Auguste Bravais : le scientifique aventurier


The French corvette "La Recherche" close to Bear Island, Svalbard, August 7 1838

Savant globe-trotteur, talentueux et touche-à-tout, Auguste Bravais a mis le monde en mathématiques, fondant la cristallographie moderne et irriguant de nombreuses autres disciplines.

BravaisTout semble prédisposer le jeune Auguste Bravais à s’intéresser aux sciences de la nature. Son père François-Victor a étudié la médecine à Montpellier, où il fut le préparateur du chimiste Chaptal, futur ministre de l’Intérieur de Napoléon Bonaparte. Après la Révolution, François-Victor s’est établi praticien à Annonay (Ardèche) où il est devenu un notable respecté et un botaniste fervent, composant un herbier de six mille plantes. On lui doit des travaux sur la flore cévenole et alpine et l’introduction du dahlia en France.

Auguste Bravais naît le 23 août 1811 à Annonay. C’est le quatrième de cinq enfants et le plus jeune des quatre garçons du couple Bravais.

Une passion précoce pour la nature et les mathématiques

Auguste est encore au berceau lorsque sa mère décède, après avoir confié ses enfants à une personne de son entourage. Enfant aimé et précoce, il apprend tout seul à lire à l’âge de trois ans puis se joint aux excursions naturalistes de la famille Bravais. A dix ans, il gravit en solitaire le Mont Pilat, afin de récolter des spécimens de roches, de plantes et d’insectes. Deux de ses frères collaboreront plus tard à ses travaux scientifiques : Louis Bravais, médecin botaniste, et de l’abbé Camille Bravais, professeur d’histoire naturelle au collège d’Annonay.

Bravais manifeste très tôt une véritable passion pour les mathématiques. Ayant achevé à quatorze ans ses études au collège d’Annonay, il passe deux années au collège Stanislas de Paris pour faire sa philosophie et sa rhétorique. Bravais prépare ensuite le concours d’entrée à l’École polytechnique. Il échoue en 1828, mais son examinateur, le mathématicien Louis Bourdon, persuade son père de l’inscrire en mathématiques spéciales au collège Saint-Louis de Paris. Reçu deuxième à Polytechnique à seulement dix-huit ans, Bravais sera major de sa promotion au classement final. C’est dans la Marine qu’il choisit de faire carrière.

L’aventure… et toujours les mathématiques

Bravais embarque à bord du Finistère qui croise en Méditerranée (1832). Il participe à une expédition géographique sur le brick Le Loiret, dont le commandant doit établir un relevé exact des côtes de l’Algérie. En 1834, Bravais est nommé lieutenant de vaisseau. Son examinateur de sortie à Polytechnique, le mathématicien Siméon Poisson, l’a encouragé à préparer un doctorat ès sciences. Conciliant ses devoirs militaires avec sa passion pour la science, Bravais conduit des recherches mathématiques dans sa cabine et profite des escales pour se livrer à des excursions naturalistes. Les randonnées à terre ne sont pas sans danger. Ainsi le 12 août 1836, Bravais prend la tête d’un groupe de marins pour libérer le commandant et le chirurgien du Loiret des troupes d’Abd-el-Kader, homme politique et chef de guerre algérien luttant contre la colonisation française.

Le jeune officier soutient sa thèse de mathématiques en 1837 devant la Faculté des sciences de Lyon.  Elle est composée de deux mémoires conçus dans sa cabine du Loiret. Le Ministère de la Marine décide alors de tirer pleinement parti des compétences de Bravais : il l’adjoint à la commission scientifique du Nord (1838). Cette instance franco-scandinave est présidée par le médecin de la Marine Paul Gaimard. Elle rassemble des artistes et des savants, comme le botaniste et météorologue Charle-Frédéric Martins ou le dessinateur d’histoire naturelle Louis Bevalet.

Expédition scientifique au Grand Nord

La commission scientifique du Nord s’embarque à Brest sur la corvette La Recherche, pour rejoindre le Spitzberg (1838), au large de la Norvège et tout près du Pôle Nord. Sont réalisées de nombreuses observations astronomiques, météorologiques, géologiques et océanographiques. Bravais participe activement à ces travaux, notamment au relevé topographique précis de la baie de Bell-Sound. Il gravit un pic que ses collègues baptisent de son nom.

Puis La Recherche repart pour Brest, laissant au port d’Hammerfest cinq membres de l’expédition. Ce groupe, constitué de Bravais, de Louis Bevalet, de l’astronome et physicien Victor Lottin ainsi que de deux physiciens suédois, choisit d’hiverner au village de Bossekop, dans le comté norvégien de Finnmark. Les savants conduisent durant sept mois des études sur le climat et les aurores boréales, avant de rejoindre Hammerfest. Là, le petit groupe doit embarquer sur La Recherche pour séjourner une seconde fois au Spitzberg (1839).

Mais Bravais s’est fracturé le genou en cueillant une plante. Il doit donc attendre sur place le retour de ses compagnons, poursuivant ses observations scientifiques. Lorsque l’expédition s’achève, Bravais choisit de rejoindre la France par voie de terre. Il traverse alors la Laponie en compagnie de Martins, passe par Stockholm et retrouve finalement Paris au mois de janvier 1840. Ce dernier périple offre à Bravais l’opportunité de récolter une ultime moisson de données sur le terrain.

Astronome à Lyon, physicien à Paris

En récompense de ses services, Bravais reçoit la Légion d’honneur (1839) et peut arborer l’insigne de l’ordre de l’Épée de Suède. Toujours accommodant, le ministère de la marine estime que les obligations de service de Bravais n’excluent pas l’occupation d’une chaire professorale. Le jeune savant est nommé professeur de mathématiques appliquées à l’astronomie dans l’une des Facultés des sciences récemment créées : celle de Lyon, dont le doyen est Charles-Henry Tabareau, fondateur du lycée de la Martinière. Charles-Henry Tabareau épousera par la suite Marie, la sœur de Bravais.

Ce dernier va profiter de son affectation à Lyon – une ville dont il dirigera l’Observatoire –  pour se livrer à l’alpinisme scientifique. Il gravit successivement le Faulhorn en Suisse (1841-1842), puis le Mont blanc (1844) avec ses frères Louis et Camille. Une ample moisson d’observations météorologiques et physiques en résulte. Par ailleurs, Bravais participe à la fondation de la Commission hydrométrique de Lyon (1842).

Sa mission à la commission scientifique du Nord touchant à sa fin avec la publication du voyage de La Recherche, Bravais hésite à solliciter une nouvelle affectation. Celle-ci l’éloignerait de Lyon, mais en revanche lui permettrait de poursuivre sa carrière d’officier de marine. C’est le hasard qui tranchera, en ouvrant une troisième voie. Gabriel Lamé ayant abandonné la chaire de physique à l’École Polytechnique, Bravais est désigné pour occuper le poste devenu vacant. Selon les témoignages dont on dispose, le nouveau professeur n’est peut-être pas un brillant orateur, mais il montre beaucoup de bienveillance envers ses étudiants, qui l’apprécient.

Un bonheur de courte durée

Bravais épouse le 8 décembre 1847 Marie Antoinette Eugénie Moutié, de douze ans sa cadette. L’un des témoins des mariés est le physico-chimiste Henri Victor Regnault, spécialiste des propriétés des gaz. Le couple Bravais est très uni. Antoinette aide son époux à réaliser ses expériences scientifiques et la naissance d’un fils couronne le tranquille bonheur familial. Mais, le malheur va bientôt frapper durement Bravais. En 1853 son père meurt des suites d’une chute sur la glace et son fils unique succombe à la fièvre typhoïde. Son frère Jules, directeur de l’usine à gaz de Dijon, décède ensuite d’une intoxication accidentelle (1854), une dizaine d’années après la disparition de son frère aîné Louis (1843).

Ces deuils répétés affectent le moral du savant : même son élection à l’Académie des sciences dans la section de géographie et de navigation (1854) ne suffit pas à le tirer d’un profond état dépressif. Bravais tente de s’immerger dans le travail, profitant de ses insomnies pour écrire et buvant du café en excès. Mais, il perd rapidement ses moyens intellectuels. La médecine se révèle impuissante à lutter contre une affection jugée inéluctable et sans remède. Peut-être aurions-nous diagnostiqué aujourd’hui une forme rapide de la maladie d’Alzheimer ?

Dès 1856, Bravais doit abandonner son enseignement à Polytechnique et les séances de l’Académie. Le gouvernement, qui s’est opposé à sa nomination au Collège de France comme successeur de Cauchy, l’élève au grade d’officier de la Légion d’honneur (1856). Bravais n’est bientôt plus que l’ombre de lui-même. Son épouse établit la résidence familiale dans la campagne versaillaise, afin qu’il puisse s’y promener en compagnie d’amis fidèles. Le 30 mars 1863, Bravais s’éteint au Chesnais près de Versailles.  Sa femme achèvera ses jours dans un couvent.

Bibliographie
  • Élie de BEAUMONT, Léonce (1865) Éloge historique d’Auguste Bravais, lu à la séance publique annuelle du 6 février 1865, Institut Impérial de France, Académie des Sciences, Paris, 91 (XCII) p.
  • REYNAUD, Marie-Hélène (1991) Auguste Bravais – De la Laponie au Mont-Blanc, Éditions du Vivarais, Annonay, 236 p.


Un article de Philippe Jaussaud


2 Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *