In the footsteps of Robocop © CC BY-NC 2.0/Visual Rips
In the footsteps of Robocop © CC BY-NC 2.0/Visual Rips

Jusqu’où ira la transformation de l’humain ? A l’heure où l’accès à des modifications corporelles de plus en plus sophistiquées se démocratise, les enjeux de la « cyborgisation » du monde commencent à se faire jour. 

X-Men, Terminator, Robocop… La fiction met régulièrement régulièrement en scène la figure du cyborg (le cybernetic organism, ou organisme cybernétique) dans un monde ultra-performant, tantôt séduisant, tantôt terrifiant. Un imaginaire populaire de l’humain augmenté où se mêlent les fantasmes de transformation de la condition humaine et la réalité actuelle d’une prothétisation grandissante des corps.

Que sera donc l’être humain de demain ? La question est métaphysique, mais aussi éthique, médicale, sociétale… Et y répondre implique de convoquer de nombreuses disciplines.

Jérôme Goffette est chercheur en philosophie de la médecine au laboratoire Sciences, Société, Historicité, Éducation et Pratiques (S2HEP) et enseignant au Service Commun de Formation en Sciences Humaines et Sociales de Lyon 1. Il s’intéresse depuis des années à l’univers de la science-fiction et, avec d’autres chercheurs, a forgé la notion d’anthropotechnie pour désigner cette hybridation de l’humain avec la technique. Il balaie les grands enjeux de ce phénomène en émergence.

Prothétisation, cyborgisation : quelles différences ?

Le schéma corporel est le modèle mental que toute personne a de son corps comme un « tout » fonctionnel, intégrant le sensoriel, le moteur et les affects (l’agréable, le douloureux, etc.). Tout geste mobilise le schéma corporel en nous permettant de nous projeter dans ce que nous vonlons faire plutôt que d’avoir à penser le geste lui-même. Ce schéma est remanié constamment, parfois assez profondément comme à la naissance, à l’adolescence, lors de la vieillesse, ou lorsque survient une maladie ou un handicap
La prothétisation et la cyborgisation du corps sont des notions générales similaires. La seconde implique une artificialisation plus importante, souvent liée à l’univers de science-fiction, et perçue comme plus inquiétante. Dans les deux cas, il s’agit de l’intégration au corps humain d’éléments non organiques. Toutefois, même s’ils ne font pas partie du corps biologique, ils appartiennent pleinement à ce que l’on appelle le schéma corporel (voir encadré).

Il existe trois grandes catégories de prothèses : motrices (ajout ou remplacement d’un bras), sensorielles (rendre une façon de voir à un aveugle), et l’ajout de capacités (mémoire, interface…). Cette dernière catégorie est encore peu exploitée, mais elle est à prendre en compte pour l’avenir (augmenter ses capacités de calcul, gérer un implant anti-stress…).

Dans la réalité, beaucoup de gens vivent avec des prothèses discrètes, et quelques-uns ont des prothèses plus visibles comme dans le cas des multiples prothèses de jambes d’Aimee Mullins (athlète, mannequin et artiste), ou d’une tétraplégie pour laquelle le fauteuil roulant ressemble à un exosquelette dirigé par les mouvements du visage.

Et l’augmentation ?

L’augmentation appartient au champ de la prothétisation/cyborgisation. D’un côté, nous avons l’utilisation médicale de prothèses de réparation dans le domaine du handicap, d’un autre nous avons la prothétisation d’un individu normal, ce qui nous fait entrer dans le domaine spécifique de l’anthropotechnie (anthropotechnics en Anglais, ou human enhancement, amélioration de l’humain). L’anthropotechnie sert uniquement à augmenter les capacités ou à modifier le corps d’une personne à des fins esthétiques ou de performance mentale et/ou physique. L’une des applications possibles de l’anthropotechnie est, par exemple, l’implant d’un troisième bras fonctionnel à commande corticale (électrodes implantée à la surface du cortex).

En extrapolant cette situation déjà testée scientifiquement, on peut donc imaginer une personne avec trois ou quatre bras qui bénéficierait de capacités de travail décuplées sur une chaîne de production. Nous pouvons aussi évoquer l’application plus esthétique que sont les dispositifs de la société Neurowear. Commercialisés au Japon, ce sont des serre-têtes à oreilles de chat qui, grâce à de petits détecteurs, bougent en fonction des émotions de son hôte. L’anthropotechnie a donc des finalités très variées – performance, esthétisme, amusement, etc. – ce qui créé de nombreuses controverses et débats en Europe et aux Etats-Unis.

Alors, demain tous cyborgs ?

Les prothèses sont partout, de toutes sortes, et se banalisent rapidement. Il suffit que vous soyez équipé de lunettes, de lentilles ou d’implants dentaires et vous voilà prothésé ! Même à un niveau aussi banal et quotidien vous pouvez disposer de prothèses dites de réparation (lentille de vue) ou utiliser des prothèses anthropotechniques (lentille modifiant la couleur de l’iris). Nous vivons une tendance très nette à la prothétisation du corps. Cela s’explique par plusieurs facteurs : une population qui vieillit, une innovation extraordinaire et l’habitude d’utiliser des façons de prolonger son corps (outils performants ou interfaces tels que les smartphones).

Quels enjeux sont induits par ces modifications importantes du corps humain ?

Dans le cas de l’anthropotechnie, il s’agit de forts enjeux d’identité, de performances, de gains économiques, de compétition professionnelle, avec des interrogations juridiques et éthiques. Les questions professionnelles sont effectivement au cœur de cette tendance : si l’on développe des capacités supplémentaires, cela change la donne entre l’employeur et l’employé et pose des questions juridiques sur l’indisponibilité du corps humain. La loi dit en effet que le corps ne peut pas être possédé. Que se passerait-il alors dans le cas d’une prothèse appartenant à l’entreprise, intégrée dans le corps de l’employé ? Enfin, il ne faut pas oublier un point qui a son importance : qui dit prothèse dit entretien, mise à jour et réparation, comme pour tout matériel mécanique et/ou électronique. Dans un contexte de dépendance, cela peut devenir problématique.

Dans la science-fiction, les super-héros, personnages augmentés, sont déifiés, mais le regard que nous portons sur la réalité est très différent. Quelle est votre analyse ?

Le travail de la littérature et du cinéma est d’explorer ces nouvelles capacités techniques et leurs effets concrets pour nous faire vivre des expériences par procuration. De ce fait, ils explorent et expriment une ambivalence symbolique forte : nous aimerions être surmultipliés pour devenir des sortes de dieux et, en même temps, les questions que cela révèle sur le statut de l’humanité nous séduisent, nous intriguent ou nous effraient. Finalement, les prothèses, ces objets intégrés au corps, finissent par nous interroger en profondeur sur notre identité et notre humanité.

Eddy

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