Hubert Vidal, laboratoire CarMen: « La nutrition implique l’individu dans son ensemble »


Souvent confondue avec la diététique, la recherche en nutrition est une discipline méconnue du grand public. Hubert Vidal dirige le laboratoire CarMeN : il décrypte pour nous cette science en pleine évolution.

Docteur Hubert Vidal

A quoi s’intéresse la recherche en nutrition ?

C’est une recherche biomédicale, distincte de la diététique, de l’agro-alimentaire ou des approches comportementales, mais qui peut les intégrer. Elle s’intéresse plutôt à l’absorption et aux effets biologiques et santé des nutriments. A l’université, la recherche en nutrition a une vingtaine d’années : avant, on parlait plutôt de biochimie et de métabolisme. Mais les concepts étaient déjà là.

Comment la discipline a-t-elle émergé ?

A travers la clinique. Celle de l’obésité et ses complications, comme le diabète, mais aussi les problèmes de prise en charge des enfants prématurés ou des sujets malades chroniques (cancer, maladies neurodégénératives…). Par exemple, apporter des acides aminés et des protéines ne suffit pas à freiner la sarcopénie (fonte musculaire) chez les personnes âgées : en associant nutrition et métabolisme, on va rechercher quels mécanismes se dérèglent avec le vieillissement et tenter de les corriger.

On se demande aussi comment l’adaptation aux changements de notre alimentation provoque certaines pathologies. Ou comment nous pourrions optimiser le fonctionnement des organes au niveau cellulaire (hépatique, neuronal, adipeux) par des apports nutritionnels adaptés. Actuellement, la recherche en nutrition explore donc des pistes très variées.

Qu’est-ce qui fait la renommée du laboratoire CarMeN ?

L’intégration entre recherches clinique et fondamentale, et le nombre élevé de publications (près de 160 par an). CarMeN est un laboratoire Inserm/INRA/Université Claude Bernard Lyon 1 né en 2011 à partir de différents laboratoires lyonnais. Il est issu du laboratoire de physiologie endocrinienne créé par le professeur René Mornex dans les années 1980. Nous sommes actuellement 180 chercheurs et cliniciens répartis en cinq équipes : physiopathologie de l’obésité, physiopathologie du développement musculaire, mécanismes du diabète, ingénierie des lipides et cardioprotection.

Lyon bénéficie d’une dynamique assez unique, avec la création du Centre européen pour la nutrition et la santé (CENS) dans le cadre du Plan Campus en 2012. Il est dirigé par la professeure Martine Laville et fondé principalement sur les axes de recherche de CarMeN. CENS permet de tisser des liens avec la recherche sensorielle et comportementale à l’Institut Paul Bocuse, avec les relations entre alimentation et cancer au Centre Léon Berard et au Centre international de recherche sur le cancer, avec les pathologies neurodégénératives ainsi que les maladies infectieuses en relation avec l’IRT Bioaster.

Croisez-vous différentes approches ?

La nutrition relève de la biologie systémique : tout est lié ! Cela complique parfois la compréhension car il est difficile d’étudier les phénomènes séparément. Par exemple l’effet des polluants sur le métabolisme du glucose et des lipides. L’équipe de Brigitte Le Margueresse et Danielle Naville a publié en juin 2013 une étude montrant que l’exposition chronique à quatre polluants en mélange (bisphénol A, dioxine TCDD, pyralène PCB 153 et phtalate DEHP), à des taux inférieurs aux seuils réglementaires, favorise le diabète de type 2 et les troubles du métabolisme du cholestérol chez la souris. Mais il sera difficile d’isoler l’impact de chacun des quatre polluants.

Le diabète de type 2 aurait donc des causes environnementales ?

En partie, oui. Ainsi une thèse soutenue en septembre 2013 par Roxane Vella fait également le lien entre diabète et pollution à l’ozone : soumis à des pics comme ceux enregistrés à Lyon en été, des rats deviennent diabétiques en quelques jours. Comme l’ozone est une molécule pro-oxydante, notre hypothèse est qu’en la respirant on oxyde les phospholipides des alvéoles pulmonaires, ce qui produit des aldéhydes très réactifs qui peuvent ensuite affecter le métabolisme et la santé. On pourrait imaginer mettre au point une prévention par des antioxydants spécifiques, comme on prend de l’iode en cas de contamination par la radioactivité.

L’obésité est-elle imputable à notre environnement alimentaire ?

La nourriture industrielle facilite la suralimentation déséquilibrée, mais elle n’est pas un problème en soi. Le problème c’est la façon de consommer, les rythmes alimentaires. On constate aussi que stress et manque de sommeil contribuent au stockage accru des lipides et donc à la prise de poids.

Existe-t-il d’autres pistes ?

Le rôle joué par le microbiote intestinal est un axe de recherche prometteur. Les personnes obèses ont une flore intestinale altérée, ce qui permet d’envisager des traitements  basés sur l’utilisation de pro- ou prébiotiques. Il faut se souvenir que l’on ne prend pas de poids sans manger, mais il reste à comprendre pourquoi certaines personnes stockent et accumulent plus de graisses que d’autres.

A-t-on du recul sur les techniques chirurgicales de l’obésité ?

Les effets sur l’organisme sont inattendus. Par exemple on observe une rémission du diabète : cela signifierait que l’obésité provoque une inhibition réversible du fonctionnement du pancréas, mais d’où vient le frein ? De l’intestin, de l’estomac, du tissu adipeux, de changements comportementaux du fait que les patients perdent du poids ? Par contre il y a des impacts négatifs sur le métabolisme osseux et, dans certains cas, des phénomènes de dépression post-chirurgie bariatrique. Notre approche de recherche est de travailler sur ces concepts en impliquant l’individu dans son ensemble. C’est ce qui rend le sujet si captivant !

Illustration : © angelhell

Photo : Le docteur Hubert Vidal, chercheur en nutrition et directeur du laboratoire CarMeN. © Eric Le Roux / Université Claude Bernard Lyon 1

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Cléo Schweyer

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