Jean-Bernard Caron
Jean-Bernard Caron © Eric Le Roux, Université Claude Bernard Lyon 1

Ancien de l’université Lyon 1, le paléontologue Jean-Bernard Caron est tombé à vingt ans amoureux des schistes de Burgess, l’un des plus importants gisement de fossiles du monde. Aujourd’hui conservateur au Musée Royal de l’Ontario, il brûle d’une passion intacte pour sa discipline.

Pouvez-vous citer un livre qui a changé votre vie ? Jean-Bernard Caron, conservateur au Musée Royal de l’Ontario à Toronto (Canada), a sa réponse : La vie est belle : les surprises de l’évolution, du paléontologue américain Stephen Jay Gould. Ce livre lu à vingt ans lui a ouvert les portes d’un univers immense, celui des schistes du Burgess : “Il a confirmé ma vocation de paléontologue”, raconte cet ancien de l’Université Claude Bernard Lyon 1, qui arbore justement un t-shirt commémoratif des cent ans de la découverte du site. “La vie est belle a orienté la carrière de nombreux chercheurs”, ajoute-t-il. “Mais c’est surtout un magnifique livre de vulgarisation. A l’époque de mon premier voyage au Canada, j’étais étudiant et je travaillais comme surveillant dans un lycée. J’ai parlé au cuisinier de mes projets et il a tout de suite compris que j’allais au Burgess : lui aussi avait lu La vie est belle !”

Coup de foudre au pays des fossiles

Jean-Bernard Caron passe donc une partie de l’été 1998 comme bénévole sur un chantier de fouilles dans les Montagnes rocheuses canadiennes. Le chantier est encadré par le Musée Royal de l’Ontario (ROM), qui finira par le recruter en 2006. C’est l’été entre sa maîtrise (master 1) de Sciences naturelles et son DEA (master 2 recherche) de sédimentologie et paléoécologie. Les schistes de Burgess se trouvent à 2 286 mètres d’altitude et on y accède après une marche de plusieurs heures : “Je suis tombé amoureux de cette montagne en même temps que des fossiles”, sourit-il. Il obtient son DEA en 1999 sur un organisme mystérieux de la faune de Burgess, Banffia constricta. Enthousiasmé par l’horizon qui s’ouvre à lui, Jean-Bernard Caron part en 2000 faire sa thèse sur ce site sacrosaint du Burgess et prend la nationalité canadienne dans la foulée : “Le Canada est un pays d’immigration, c’est très courant là-bas”, précise cet Auvergnat qui s’exprime aujourd’hui dans un Français coloré. Son coup de foudre de jeunesse n’a pas été un feu de paille : “Je retourne dans les Montagnes rocheuses chaque année depuis, même sans fouilles à réaliser. Je suis devenu accro à cet endroit !”

Les schistes de Burgess

Onze ans plus tard, Jean-Bernard Caron est de retour pour la première fois à l’Université Lyon 1. Il se rappelle les fiches cartonnées, aujourd’hui remplacées par des rayonnages bien fournis et des ordinateurs, qu’il fallait remplir pour demander à consulter les ouvrages de la bibliothèque de géologie. Il est ici à l’invitation de Jean Vannier, chercheur au laboratoire de géologie Terre, planète, environnement et son unique alter ego français : “La paléontologie est une “petite” discipline : nous ne sommes qu’une cinquantaine dans le monde à travailler sur l’origine des espèces animales durant l’explosion cambrienne”, souligne Jean-Bernard Caron. “Et Jean Vannier est la seule personne en France qui étudie les invertébrés fossiles des faunes cambriennes issues de ce site exceptionnel”.

La faune du Cambrien

Jean-Bernard Caron n’est pas venu seul à Lyon : une certaine Madame Waptia l’accompagne. Waptia est un crustacé primitif (une sorte de minuscule homard) membre du fabuleux bestiaire des schistes du Burgess. Notre Madame Waptia est unique en son genre et les deux scientifiques sont visiblement aux anges de lui consacrer le mois que M. Caron passera à Lyon. Pourquoi est-elle unique ? Les yeux de Jean-Bernard Caron brillent : “Ce qui est particulier au Burgess, c’est la préservation exceptionnel d’une grande quantité d’animaux à corps mous, mais beaucoup, comme Waptia restent très mal étudiés”.  Waptia n’a pas été redécrit depuis sa première publication en 1912. A l’époque, les descriptions de spécimens fossiles se présentaient comme des monographies : textes courts, photos retouchées au crayon de papier pour être plus précises…

Le travail actuel avec Jean Vannier consiste à une description détaillée du matériel fossile en utilisant les dernières avancées technologiques (comme l’utilisation du microscope électronique à balayage) : “En plus des données morphologiques classiques, ce qui est très particulier chez Waptia, c’est la présence de spécimens portant des œufs. Parmi toutes les espèces de la faune de Burgess, c’est la première fois que l’on trouve des femelles ovigènes dans ce site déjà très remarquable. Ceci va nous permettre d’apprendre beaucoup de choses sur les stratégies reproductives de cette espèce !”

Une science de déduction et de terrain

Vous avez dit paléontologue?

En général, les gens pensent soit que je suis archéologue, soit que je travaille sur les dinosaures !” Quand Jean-Bernard Caron a choisi la paléontologie, c’était une science de géologues. “Aujourd’hui, la biologie ou la biochimie sont de meilleures options pour comprendre ce que veulent dire les fossiles.

Donnez-moi un marteau, un burin, un filtre polariseur et je suis comblé !” sourit Jean-Bernard Caron. Des moyens peu spectaculaires pour une science de déduction : “On reconstitue une histoire à partir de fragments, comme Sherlock Holmes, il y a forcément une partie d’interprétation”. Et le travail de terrain est pour cela fondamental : “Le mouvement actuel en paléontologie est d’étudier les choses plus dans la théorie que dans la pratique. Beaucoup de mes collègues ne font plus de terrain et travaillent uniquement à partir de spécimens de collection dans les meilleurs des cas, alors qu’au XIXe siècle les musées du monde entier organisaient des campagnes de fouilles. Aujourd’hui, il reste encore énormément de découvertes à faire sur le terrain mais les musées ont moins en moins de moyens pour cet étape essentiel de la recherche. Ce n’est pas le cas au ROM.”

Jean-Bernard Caron et son équipe de recherche continuent à explorer les schistes du Burgess, en particulier dans le Parc National Kootenay en Colombie Britannique près du nouveau site de Marble Canyon. Ce site découvert en 2012 abrite Metaspriggina, l’un des plus anciens et plus primitifs poissons que l’on connaisse dans le registre fossilifère : ce sont eux, nos lontains ancêtres !

Je suis conservateur au sens anglo-saxon du terme, c’est un métier de chercheur plus que de muséographe”, précise-t-il : il consacre l’essentiel de son temps à la recherche, une grande partie au public (une dizaine de conférences par an) et préside à la destinée de plus de 500.000 fossiles d’invertébrés (moins ceux des schistes de Burgess qu’il a envoyé au Musée des Confluences à Lyon pour l’exposition permanente des Origines, les récits du monde).

Que répondrait-il à un enfant rêvant de fossiles et de grandes découvertes ? “Il faut rester curieux et ne pas se cloisonner. C’est la passion qui me porte depuis mes 10 ans et je n’avais aucune idée de là où ça me mènerait !

Cléo Schweyer

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