Entre sensations, esthétique et prise de risques, pas facile de trouver l’équilibre. Sciences pour tous est allé sur le terrain des snowboardeurs avec Bastien Soulé, chercheur au L-VIS.

Pratiquant ou simple spectateur, le freestyle fascine. Les acrobaties dont sont capables snowboardeurs comme skieurs inspirent l’admiration, mais aussi la crainte. Car la quête de sensations, la recherche de style dans ces sports extrêmes demeurent indissociables d’une forte prise de risques. Une tension à laquelle les gestionnaires de stations ski sont confrontés avec les snowparks qui, bien que plébiscités par les clients, restent intrinsèquement accidentogènes.

Alors que ces espaces ont contribué à renouveler les sports d’hiver, quelle gestion des risques et quelle prévention mettre en place auprès des usagers ? C’est l’une des nombreuses questions à laquelle tentent de répondre les chercheur-e-s Véronique Reynier et Johanne Pabion-Mouriès et Bastien Soulé dans leur ouvrage « du Freestyle aux snowparks ».

Pour eux, proposer une meilleure prévention, en particulier auprès des experts en freestyle, repose sur 3 piliers : comprendre pourquoi ils acceptent de se confronter au danger, quelle gestion des risques est mise en place, et comment se représentent-ils le risque ?

 

Le freestyle, du “parquage” aux snowparks

Dans les années 60, alors que le ski est très majoritaire en station, certains pratiquants commencent à revendiquer une pratique différente. Leur matériel est différent. Le snowboard apparaît. Mais c’est aussi une nouvelle vision des sport d’hiver qui émerge.

Ces nouveaux venus, issus en partie de la culture skateboard, se détournent de la vitesse, de la performance. Ils recherchent davantage la sensation par les acrobaties et surtout l’esthétique dans la pratique. « Des éléments au cœur de la culture freestyle » nous explique Bastien Soulé, sociologue au laboratoire sur les vulnérabilités et l’innovation dans le Sport (L-VIS).

Cependant le terrain des snowboardeurs reste à construire. Sur des pistes lisses et damées, ils organisent leur propre espace. Ils utilisent des morceaux de modules de skateparks, construisent des bosses pour effectuer leurs sauts à snowboard. Des bricolages qui gênent rapidement les gestionnaires des stations. Dans une logique touristique, ces freestyleurs entravent l’optimisation des flux et dérangent la clientèle dominante, les skieurs. 

« On leur attribuait une dangerosité qui n’était pas vérifiée, mais parce qu’ils étaient jeunes, nouveaux-venus, ils dérangeaient ». Il y a alors eu dans la genèse des snowparks cette volonté de « parquer » les snowboardeurs explique Bastien Soulé.

Ces espaces étaient aménagés sur des pistes considérées comme peu intéressantes, éloignées du cœur de la station, peu entretenues. Étonnamment, la tendance s’est peu à peu inversée. Maintenant situés en bas des stations, sous les remontées mécaniques et donc à la vue de tous, ces espaces sont devenus incontournables dans les stations modernes.

La réputation de certaines stations se mesure même à la réputation de leur snowpark. Ils ont ainsi acquis une place centrale dans l’organisation du territoire en station.

 

Une innovation réussie des sports d’hiver

Cette évolution doit en partie à une construction et une gestion originales dans l’histoire des sports d’hiver. Lorsqu’elles décident de créer des espaces réservés aux snowboardeurs, les stations sont rapidement démunies. Les gestionnaires s’en remettent alors aux pratiquants eux-mêmes, habitués à façonner des pistes plates ou en neige artificielles. Les snowboardeurs sont consultés pour l’aménagement, mais aussi formés et se professionnalisent.

Aujourd’hui, les « shapers », qui prennent en charge la gestion et l’entretien de ces espaces, sont issus de la culture Freestyle. Certaines erreurs commises par exemple lors de la construction des premiers skateparks en ville ont ainsi pu être évitées. En particulier, les services municipaux les construisirent sans consulter les besoins des usagers. 

Rapidement, certains voient dans les snowparks un moyen de revaloriser leur territoire. Dans les années 90, le ski est en perte de vitesse. La fréquentation des stations baisse, en particulier chez les jeunes. Pour les gestionnaires de station, un renouvellement de l’offre auprès de cette clientèle, leurs principaux souscripteurs, passe par une diversification des usages.

A ce titre, les snowparks ont contribué au « renouveau des sports d’hiver », en transformant les usages. Des populations diversifiées, avec des usages différents, s’y regroupent. Ils constituent ce qu’on appelle en sociologie une « innovation réussie ». Tellement réussie que les stations ne peuvent aujourd’hui plus s’en passer. Ce qui pose le problème de la gestion de ces risques, car ces espaces, comme les pistes de skis, restent par nature accidentogènes.

 

Une étude au cœur des snowparks

« Dans les sports d’hiver, il y a une tension permanente entre ce qu’on offre aux usagers, ce qu’on met en marché, et les conséquences que cela peut avoir sur l’intégrité corporelle de la personne ».

Pour Bastien Soulé, les snowparks constituent un bon révélateur de ces tensions. En freestyle, une pratique de sports extrêmes, les personnes s’exposent particulièrement aux risques de blessures parfois graves. Dans ce contexte, quelle prévention est possible ?

Pour répondre à cette question, il est nécessaire pour les chercheur-e-s de mieux comprendre le rapport au risque des usagers. Ils ont donc décidé d’aller au plus près d’eux, en menant une enquête sociologique de terrain directement dans les snowparks.

Ces espaces sont aujourd’hui fréquentés aussi bien par des snowboardeurs que des skieurs, des experts en freestyle que des familles. Certains s’engagent uniquement sur de petites bosses, tandis que d’autres réalisent des acrobaties impressionnantes. Il y a aussi les « visiteurs », qui viennent simplement pour regarder.

Ces différences de niveaux ont engendré des évolutions dans la gestion des risques : balisages avec des systèmes de couleurs, marquages physiques pour modérer la vitesse, … Tout un système d’information informelle s’est aussi mis en place entre usagers eux-mêmes. On s’assure que personne ne soit derrière un module, on signale lorsqu’une personne a chuté et peine à se relever, on annonce son départ sur un module,…

Malgré tout, les accidents restent fréquents. Mais les débutants ne sont pas les plus à risques en termes de fréquence et de gravité. Les personnes les plus exposées restent les experts. Malheureusement, c’est aussi auprès d’eux que la prévention est la plus difficile à mettre en place.

 

Le risque et la quête de sens 

Pourquoi s’engager dans une pratique à risques ? Contrairement aux idées reçues, ces personnes ne sont pas de simples « têtes brûlées ». La prise de risque reste la conséquence de ce qu’ils recherchent précise Bastien Soulé.

« Il y a vraiment l’omniprésence d’une dimension esthétique dans leur pratique : le beau geste, l’appréciation d’une prouesse, une performance artistique. La recherche de sensations aussi évidemment est très forte » poursuit le sociologue.

Interrogés par les chercheur-e-s, les freestyleurs se décrivent eux-mêmes comme « des petits bourgeois ». Issus de bonnes familles et pouvant se permettre d’aller souvent en station, cette recherche de sensation apparaît comme une façon d’échapper à un quotidien considéré comme « aseptisé, régulé, contrôlé ».

A l’image des pistes de ski sur lesquelles « ils s’ennuient », il s’agit de donner un surcroît de sens à leur quotidien perçu comme trop lisse. Cette quête de sens et d’esthétique les amène en pratique à s’exposer davantage au risque.

Pour autant, leur rapport au risque reste très réfléchi explique Bastien Soulé. « Ils ne vont pas s’élancer du jour au lendemain dans une figure difficile. Ils regardent des vidéos, s’imaginent la figure,… ils s’entraînent parfois en trampoline ou dans des fausses à mousse ». Leur rapport au freestyle est tellement passionnel qu’ils ne peuvent pas se permettre de trop se blesser.

« Ils sont dans une démarche paradoxale de minimisation des risques tout en essayant d’atteindre leurs objectifs qui intègrent une part de danger ». Car les blessures restent fréquentes et sont parfois graves. « A partir d’un certain niveau, ils ont tous déjà été blessés. A 21 ans, certains jeunes se sont déjà cassé une vertèbre les ménisques et les épaules » résume le sociologue.

Pourtant, la prévention peine à toucher ces pratiquants, à l’image de la question du port du casque.

 

Le casque, un risque pour le style

Dans les snowparks, quasiment personne ne porte un casque, constate Bastien Soulé. Pour comprendre ces comportements, il faut pour ce sociologue se replacer dans le contexte de la culture freestyle. Si elle a été en partie exploitée commercialement par les gestionnaires de stations, les snowparks restent des espaces imprégnés de cette sous-culture des sports d’hiver.

Les pratiquants se distinguent par certains « marqueurs culturels » : un ensemble de tenues vestimentaires, des styles musicaux, certaines formes de consommation, … et surtout la recherche de style dans la pratique. « Un vrai freestyleur n’est pas seulement un acrobate, mais quelqu’un qui a du style » résume le chercheur.

Cette recherche de style est fondamentale, car le freestyle est aussi un spectacle. C’est voir et être vu. La mise en scène est centrale dans la pratique. Particulièrement chez les jeunes hommes en construction identitaire, ce qui peut passer par la prise de risque. D’ailleurs, les freestyleurs sont essentiellement des hommes, connus pour être sur-représentés dans les conduites à risques, observe Bastien Soulé.

Dans ce contexte, porter un casque est parfois perçu comme un « manque d’assurance ». C’est « montrer que l’on n’assume pas ce que l’on fait ». De manière surprenante, le comportement est inverse chez les skieurs. Il constitue ainsi un excellent révélateur de la pression sociale s’exerçant au sein d’une communauté, « beaucoup plus fort que ce qu’on imaginaient » affirment les chercheur-e-s.

Ce refus de porter le casque souligne également une forme de déni du risque de la part des experts. Lorsqu’ils sont interrogés sur les raisons des accidents, les experts pointeront davantage les débutants, les touristes. Ceux qui ne connaissent pas les règles de gestion informelle.

« Même si leur rapport au risque reste réfléchi, il y a dans leur façon d’en parler et de désigner les causes d’accident une forme de déni du risque ». Une façon de désigner son appartenance à un territoire poursuit le sociologue, en rejetant ceux qui ne font pas partie de la communauté. Les nouveaux qui ne connaissent pas les règles de sécurité informelles sont souvent confrontés à l’hostilité des experts. Les snowparks constituent donc tout à la fois des espaces d’inclusion et d’exclusion.

Pour les chercheur-e-s, face à cette représentation du risque, la prévention auprès des experts devrait passer par une figure légitime de la culture freestyle. Une démarche qui se heurte actuellement à de nombreux obstacles techniques et financiers. En attendant, nous pourrons continuer à observer leurs prouesses, un sentiment mêlé d’inquiétude et d’admiration.

Publié le mardi 8 décembre 2020

Cette actu est proposée par le pôle de diffusion des savoirs de l'Université Claude Bernard Lyon 1

Article réalisé avec


Matthieu Martin

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