iCub, Eric Le Roux, Service communication, Université Claude Bernard Lyon 1

Pour évoluer dans le monde réel et interagir avec les humains, les robots doivent pouvoir s’adapter. Une faculté qui passe notamment par la mémoire.

Peter Ford Dominey, directeur de recherche à l’Institut Cellule Souche et Cerveau

Peter Ford Dominey est directeur de recherche à l’Institut Cellule Souche et Cerveau (Université Claude Bernard Lyon 1 / Inserm / INRA), spécialiste de l’intelligence artificielle et la psychologie cognitive. Avec son équipe Cognition séquentielle et langage, il travaille à la construction de la mémoire et du langage chez les robots. Explications.

Quels sont les défis de la robotique aujourd’hui ?

Le principal enjeu est de rendre les robots capables d’interagir avec le monde réel, que ce soit des objets ou des êtres vivants. Les robots développent actuellement des interactions sociales intéressantes, mais en laboratoire et avec les personnes qui les ont elles-mêmes programmés. L’effort d’adaptation demandé est donc limité. Si on veut les faire sortir du laboratoire, il faut qu’ils puissent se repérer dans un environnement où les conditions sont changeantes : la luminosité, la place des objets, les êtres vivants… Bref, un contexte qui rend la perception plus difficile pour eux.

Quelles capacités les robots doivent-ils développer pour y arriver ?

En premier lieu, la conscience de soi. Les êtres humains possèdent la faculté innée de reconnaître autrui comme un semblable. Même dans le cadre d’une conversation téléphonique avec quelqu’un que je n’ai jamais rencontré, je n’aurai aucun doute sur le fait que mon interlocuteur est un être humain. Pour que le robot développe cette capacité, il faut qu’il élabore une notion de lui-même, de ses souhaits, ses objectifs… En d’autre terme, il faut qu’il s’engage dans la relation non pas comme un objet mais comme un agent : une entité qui agit au lieu de subir l’action.

Comment est-ce possible ?

Pour nous, cela passe par le langage et ce qu’on appelle une mémoire autobiographique. Aux débuts de la robotique, en exagérant un peu, chaque fois qu’on allumait le robot était comme une première fois pour lui. Aujourd’hui le robot n’est plus un individu sans histoire : nous travaillons sur l’élaboration d’une mémoire qui va permettre au robot d’intégrer progressivement ses expériences passées. C’est le sens du projet européen What You Say Is What You Did, auquel participe mon équipe. Le but est de créer chez le robot la possibilité de se constituer un récit personnel des interactions passées et de traduire cette histoire personnelle, cette mémoire autobiographique, dans ses interactions verbales et non verbales.

Techniquement, comment s’y prend-on ?

C’est globalement assez simple. Si vous prenez des photos avec un appareil numérique, les clichés sont automatiquement organisés de manière chronologique. Ici, le robot enregistre des descriptions de ses perceptions, comme une étiquette apposée sur la photo. Par exemple, si vous jouez à un jeu avec lui, il va enregistrer les images et un ensemble de mot-clé en relation avec l’activité. Il  va donc stocker toute son expérience sur une mémoire dans laquelle il puisera ensuite pour y trouver une régularité, un sens. C’est la même chose chez les êtres humains : tous nos actes, gestes, pensées se trouvent dans une séquence qui commence bien avant  la naissance.  Ainsi, la gestion des séquences est parmi les grands travaux du système nerveux, permettant  l’apprentissage de la motricité, du langage, de la musique… Bien que nous traitions des informations en parallèle, ce traitement se déroule toujours dans une séquence temporelle.

Chaque robot développera-t-il sa propre personnalité, façonnée par l’expérience, comme le font les humains ?

Nos collègues de l’Université de Pompeu Fabra, en Espagne, ont travaillé sur des drives motivationnels, c’est-à-dire des états cognitifs pré-définis qui déterminent un ensemble de réactions à une situation donnée (entrer en relation ou pas par exemple). Cela donne un peu l’équivalent d’une personnalité-type. On peut donc effectivement dire qu’un robot né avec un certain profil de motivation connaîtra une évolution différente selon son environnement.

Développer un robot, c’est finalement apprendre à mieux connaître l’être humain ?

C’est toute la démarche de la robotique développementale. C’est un travail pluridisciplinaire impliquant les neurosciences, les neurosciences computationnelles, la psychologie développementale… La première génération d’interactions homme / robot avançait un peu à l’intuition : on se disait que si le robot devait parler, on allait en quelque sorte lui implanter la parole. On travaillait comme des ingénieurs. Aujourd’hui, on a compris que ces approches ne permettent pas de dépasser un stade de prototype et que pour aller plus loin, il faut étudier et modéliser l’acquisition du langage par le jeune enfant. Cette coopération interdisciplinaire va d’ailleurs dans les deux sens : les linguistes utilisent à leur tour des robots pour tester leurs hypothèses.

On projette beaucoup d’attentes ou même de peurs sur les robots. Peuvent-ils en tenir compte dans leurs interactions avec nous ?

Les robots sont mieux en mesure qu’auparavant de communiquer leurs attentes, par exemple par le regard. Ce qui est plus difficile pour eux, c’est percevoir notre communication non-verbale : les expressions du visage, les gestes et postures… C’est un des nombreux challenges qui nous restent ! Quant aux peurs, elles sont pour moi infondées. L’homme reste maître de la situation, ne serait-ce que parce qu’il est beaucoup plus habile physiquement que n’importe quel robot. Et de toute manière, comme avec n’importe quelle technologie puissante, c’est à l’être humain de décider de ce qu’il veut en faire !

Pour aller plus loin
L’Institut Cellule Souche et Cerveau est un laboratoire pluridisciplinaire où les niveaux d’investigation couvrent un large éventail d’approches, notamment la biologie cellulaire et moléculaire, la neuroanatomie, la neuroimagerie, la neurophysiologie, la psychophysique, le comportement, la psychologie expérimentale, la recherche clinique, la neurocomputation, la modélisation et de la robotique.

Cléo Schweyer

Un article de : ,

Laborantine en chef

,
Posez lui vos questions & vos commentaires...


Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *