Philippe Liotard, le sport de combats


Philippe Liotard
Philippe Liotard (Photo © Eric Le Roux / Université Claude Bernard Lyon)

Des tribunes des stades à la Mission pour l’égalité à l’université, le sociologue Philippe Liotard déconstruit les idées reçues et les clichés… à commencer par les siens.

Quand un père de famille crie depuis le bord du terrain de foot : “Allez, montrez-leur que vous êtes pas des pédés !”, il fait de l’éducation… par l’homophobie”, pointe Philippe Liotard, sociologue au Centre de recherche et d’innovation sur le sport (CRIS) de l’Université Claude Bernard Lyon 1. “L’homosexuel est désigné comme l’anti-modèle, le contraire de ce que les petits garçons doivent réussir sur le terrain : être forts, courageux, volontaires pour remporter la victoire.

L’affaire des lanceurs de marteaux
En août 1991, deux lanceuses de marteau de l’équipe de France sont agressées lors d’un entraînement. Les deux victimes déposent plainte contre leurs agresseurs : coéquipiers et entraîneur. Les lanceurs impliqués participent aux Jeux olympiques de Barcelone en 1992 (et aux suivants). Pas les lanceuses, qui ont abandonné la pratique. La fédération d’athlétisme cherche à étouffer l’affaire qui débouche en 1993 sur des relaxes et des condamnations avec sursis pour « agressions sexuelles autres qu’un viol ».

Sexiste et homophobe, le monde du sport ? Pendant longtemps, la question de ces violences n’a pas été posée. Ou alors en chuchotant : “En 2000, le Ministère de la jeunesse et des sports a organisé les Assises nationales Femmes et sport”, raconte Philippe Liotard. “J’ai proposé des communications scientifiques autour du thème des violences sexuelles dans les milieux sportifs. C’était juste après l’affaire des lanceurs de marteaux [voir encadré], qui a marqué le point de départ de mon propre travail sur ce thème. Mes propositions ont été refusées. A l’époque les travaux scientifiques intéressaient les milieux militants. Mais le monde du sport faisait comme s’ils n’existaient pas.”

Une lecture critique du sport

Originaire de Saint-Etienne, Philippe Liotard est entré à l’Université Claude Bernard Lyon 1 en 1982. Le footballeur et haltérophile qu’il est s’inscrit en licence de STAPS (Sciences et techniques des activités physiques et sportives) à ce qui s’appelait alors l’UEREPS. Jusque-là, ses lectures sur le sport s’étaient résumées à la presse sportive, France Football en tête. Il découvre un autre discours sur l’univers auquel il appartient sans vraiment en avoir conscience : “J’ai eu quelques profs, en premier lieu Pierre Arnaud, qui nous renvoyaient à des ouvrages critiques pour nous confronter à nos idées reçues. J’étais supporter de l’équipe de Saint-Etienne et je n’avais jamais réfléchi avant à la dimension identitaire du sport !”

Ces lectures lancent une réflexion qui le conduira à soutenir en 1997 une thèse sur les “discours et croyances en matière d’éducation physique” : comment se construisent les vérités scientifiques autour de l’éducation physique, quelle rhétorique est employée pour convaincre qu’elle est nécessaire, quelles valeurs sont plaquées dessus (on parle de “rationalisation morale”: inculquer la discipline et le goût de l’effort, réussir par le mérite)… En parallèle, il crée la revue Quasimodo dont deux numéros seront consacrés aux nationalismes sportifs (1996 et 1997).

Malgré ces premiers travaux sur le sport et l’éducation physique scolaire, il se définit d’abord comme un anthropologue du corps : “Le corps est à la fois un objet du discours social (normes, valeurs, symboliques) et le lieu où ces normes et valeurs s’incarnent chez les individus.” Ce qui est, par exemple, considéré comme une manière correcte de s’habiller varie en fonction des lieux, des époques et du sexe des individus concernés. Il en va de même pour nos attitudes collectives vis-à-vis du corps modifié (tatouage, piercing, cyborg), du corps handicapé ou mutilé et bien sûr du corps sportif : “Le sport est une mise en jeu des modifications du corps à travers la performance, l’éducation, mais aussi les dimensions éthiques du dopage ou des violences”, rappelle le sociologue.

Dénoncer ou analyser ?

Comme toute science, la sociologie commence par décrire, pour expliquer et finalement tenter de prévoir les tendances dans les phénomènes qu’elle étudie. “Je ne dénonce pas les idées reçues”, précise Philippe Liotard. “D’autres le font très bien. Je cherche à comprendre d’où elles sont reçues”. Le point de départ de ses recherches est souvent un étonnement face à des évidences ou des silences : pourquoi ne disait-on rien sur les violences sexuelles et homophobes dans le sport alors que tout le monde savait qu’elles existent ? Pourquoi a-t-on du mal à imaginer qu’un champion du monde de football puisse être gay alors qu’une joueuse de handball lesbienne n’étonnera personne ?

Devenir chargé de mission pour l’égalité entre les femmes et les hommes de l’Université Lyon 1 apparaît comme une suite logique de ces travaux de recherche. Mais ça ne l’était pas forcément au départ : “Je me suis rapproché de la Mission égalité en 2007, au moment où elle rédigeait la Charte pour l’égalité adoptée par l’université en 2008. Je participais aux réunions par intérêt personnel,  dans un souci d’améliorer les choses là où on pouvait penser que tout allait bien. Quand on m’a proposé de prendre la succession de Christine Charretton, la chargée de mission de l’époque, j’ai tout de suite posé la question : est-ce qu’en tant qu’homme je serais légitime à cette place-là ? On m’a répondu qu’au contraire, un homme à ce poste aiderait à ce que l’égalité n’apparaisse plus comme un “truc de bonnes femmes” ”.

Du terrain, beaucoup de terrain

Cette question de la légitimité est forcément présente en permanence quand on est homme, blanc, universitaire (“Et hétérosexuel”, ajoute-t-il avec un brin de provocation) et qu’on travaille sur l’égalité et les violences faites aux minorités : on incarne le pouvoir dans toutes ses dimensions. “Je ne parle pas à la place des gens, je parle d’égalité et non pas “des femmes” comme si c’était une catégorie homogène. D’ailleurs je n’aime pas les catégories et c’est pour ça que je ne me définis pas comme féministe alors que, de fait, je le suis : quand j’analyse le virilisme, j’interroge ce qui fait que de nombreuses violences sont considérées comme légitimes si elle sont produites par des hommes (même si elles sont illicites et tombent sous le coup de la loi)…

L’égalité est un projet qui reste à réaliser autant qu’un principe inscrit dans le droit : à la Mission égalité de Lyon 1, la problématique des relations femmes/hommes est une porte d’entrée vers une réflexion sur les inégalités sociales, culturelles, sur le genre, les violences dans le couple… “On agit sur la construction du respect, au sens large.” La charte élaborée par la Mission égalité de Lyon 1 a servi de base à celle adoptée par le Ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche, en 2013.

Je ne brandis pas de pancarte ni de banderole mais je travaille beaucoup avec les militants et je le suis, à ma manière. Je travaille toujours sur des objets peu ou pas pris en compte malgré leur importance. Si je peux apporter des données, faire émerger des réalités, pourquoi pas”, indique le sociologue qui confie débuter toute recherche par l’analyse de ses propres réactions face à la question posée. Et défend une éthique du terrain, indispensable selon lui au chercheur en science humaine : “Je ne suis pas gay mais quand je me retrouve le seul hétéro dans une soirée gay, je suis d’un coup confronté aux mêmes problématiques que les homosexuels dans leur environnement social ordinaire : dire ou pas ma préférence sexuelle, comment, à quel moment et dans quel but ? Travailler sur les violences dans le sport si on n’est jamais au stade, dans un virage, à ressentir la ferveur et l’excitation qui montent, ça n’a pas de sens pour moi.  Mon engagement est fondé sur l’éprouvé humain.”

Allez plus loin
Le Centre de Recherche et d’Innovation sur le Sport (CRIS) est rattaché à l’UFR STAPS de l’Université Claude Bernard Lyon 1. Il regroupe majoritairement des enseignants-chercheurs en Sciences et Techniques des Activités Physiques et Sportives (STAPS, section 74 du CNU) des établissements universitaires de Lyon et Saint-Etienne.

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Cléo Schweyer

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2 Commentaires

  • gregory dit :

    le contexte du milieu sportif, exposition aux phénomènes d’incivilités et violences, recherche éperdue de la performance, attitudes haineuses et discriminatoires (sexisme, racisme, homophobie, xénophobie …), peut entraîner certaines dérives comportementales à l’origine de stress et de souffrance mentale : harcèlements, dopage, toxicomanie peuvent en être la conséquence sur le plan de la santé au travail.
    Le stress de la représentation lié à la recherche continuelle de la victoire et de la satisfaction de la demande du public, les violences externes dues aux spectateurs (agressions des joueurs et des arbitres), les violences internes dont le harcèlement moral et sexuel, le travail de nuit, sont des facteurs fréquents de risques psychologiques dans les métiers du sport de compétition, qui dépendent aussi de la personnalité des sportifs et de leur entourage.
    Des mesures de prévention strictes s’imposent : voir La prévention des risques professionnels dans les métiers du sport : http://www.officiel-prevention.com/formation/fiches-metier/detail_dossier_CHSCT.php?rub=89&ssrub=206&dossid=510

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