Rentrée littéraire : la vie des scientifiques


Faut-il être scientifique pour écrire la biographie d’un savant ? 

La biographie nous interpelle avec force. Nous la rencontrons dans notre vie quotidienne comme dans notre travail scientifique : elle est omniprésente dans les vitrines des libraires et des maisons de la presse, sur les rayons des bibliothèques et dans les boîtes des bouquinistes. Lorsqu’un personnage public accède au pouvoir ou défraie la chronique, sa biographie- autorisée ou non -est offerte en pâture à un lectorat de plus en plus étendu. Et jusqu’au cinéma, dans les biopics : Steve Jobs ou le mathématicien nobélisé John Nash, par exemple. Songeons également aux fresques de l’Antiquité, qui racontent des faits marquants de la vie des pharaons et des empereurs, ou bien aux longues inscriptions gravées sur les tombes médiévales : ces biographies de pierre défient le temps, elles sont là pour l’éternité.

Le mot « biographie » dérive du grec : bios (la vie) et graphein (écrire). Écrire une vie, tel est donc le travail à accomplir pour relever ce que François Dosse nomme le « pari biographique ». Si l’on désire raconter sa propre vie, c’est-à-dire rédiger une autobiographie, il est nécessaire d’adhérer au « pacte autobiographique » de Philippe Lejeune. Celui-ci prend sa source sur le fronton du temple d’Apollon à Delphes, qui porte la célèbre inscription « Connais-toi toi-même ». Enfin, il est possible de réaliser des biographies collectives ou « prosopographies » : celles de communautés savantes, par exemple, comme des académies, des institutions de recherche ou des universités. La biographie devient alors un instrument permettant d’analyser les modes de fonctionnement de la Respublica academica.

La biographie, une machine à rêve

François Dosse a souligné «le caractère hybride du genre biographique, la difficulté de le classer dans telle ou telle discipline organisée». Est-ce la raison de son rejet par le milieu universitaire français ? En revanche, son succès populaire s’est toujours maintenu : « Le public aime à se contempler dans ce miroir où il voit le reflet de ses rêves, de ses aspirations et de ses tourments, et s’imagine d’autres existences. La biographie est une machine à rêves », écrit ainsi l’historien Éric Mension-Rigau (Historia, article en ligne le 14/09/2011). En 2012, l’américaine Emily Apter observe qu’« au cours des trente dernières années, la biographie s’est imposée comme le genre critique préféré du public, et cela dans le monde entier ».

On assiste de nos jours à une véritable frénésie biographique. Les objets biographiés se multiplient. Il s’agit non seulement de personnages ayant réellement existé, mais aussi de personnages imaginaires, comme Satan ou Romulus. Les vies de héros de romans policiers – Sherlock Holmes, Fantômas – sont reconstituées à partir de l’œuvre littéraire originelle. Même les villes – comme Londres ou Jérusalem – les animaux – comme le Grand Pingouin – et les concepts mathématiques – le zéro ou les espaces projectifs – sont biographiés. Chaque éditeur crée sa collection spécialisée – citons Gallimard – ou enrichit et rajeunit un fonds déjà ancien – comme Perrin ou Fayard. Des dictionnaires biographiques sont régulièrement publiés : Des chimistes – ou Des physiciens ou Des paléontologuesde A à Z chez Ellipses, ou des Itinéraires de chimistes consacrés aux présidents de la Société chimique de France.

 La biographie scientifique, un cas à part ?

Faut-il nécessairement être scientifique pour écrire la biographie d’un homme de science ? La biographie scientifique peut être vue comme un cas particulier de la biographie historique. Anne Collinot l’indique, elle « relate la vie d’une personne qui a accompli une œuvre de science ». Elle peut être établie par des auteurs très variés, qui ne sont pas obligatoirement des scientifiques. Ainsi, l’homme de lettres André Maurois publie de nombreuses biographies, dont celle d’Alexander Fleming, le découvreur de la pénicilline, et prononce en 1928, à l’université de Cambridge, six conférences sur la biographie.

De nombreux biographes non issus du sérail (sciences mathématiques, de la matière, de la Terre, de la vie ou de la santé) ont publié les histoires de vies de savants. Ainsi, la biographie qu’a consacrée l’historien Jacques Roger à Buffon, grand intendant du Jardin du Roi et père de l’Histoire naturelle, est considérée comme un modèle du genre. Un autre historien, Bernard Quilliet, s’est tout récemment penché sur le cas de Bernard de Lacépède, professeur d' »histoire naturelle (Reptiles et Poissons) au Muséum national d’Histoire naturelle.

Mais le biographe contemporain s’affranchit parfois de la rigueur scientifique de l’historien pour introduire dans son récit de vie une dimension romanesque : il en résulte des biographies romancées ou, à l’extrême, des romans biographiques. Nous en trouvons des exemples récents avec la publication par Henriette Chardak de Johannes Kepler : le visionnaire de Prague, d’Andreas Vesalius : chirurgien des rois ou de Tycho Brahé : l’homme au nez d’or. C’est l’oreille de Laënnec qui est en or dans un roman de Margot Bruyère. Des auteures comme Alexandra Lapierre, Jacqueline Dauxois, ou Monique de Huertas se spécialisent dans les femmes célèbres. Si les biographies de savants visent aujourd’hui à l’objectivité et s’éloignent des hagiographies des « saints laïcs » de la Troisième République, des titres grandioses accrochent parfois le lecteur : série Les génies de la science éditée par le périodique Pour la Science, premier volume de la biographie de Georges Cuvier par Philippe Taquet, sous-titré Naissance d’un génie

L’histoire des sciences est sortie du placard

L’aptitude des historiens à raconter la vie des hommes de science renvoie à une question plus large : celle des relations existant entre l’histoire des sciences et l’Histoire tout court. Plusieurs auteurs ont proposé des réponses. Ainsi, dans un article publié en 2002 et intitulé «La science, le continent ignoré des historiens français ? », Jérôme Lamy analyse « les obstacles et les réticences qui ont empêché « la science du passé » de s’intéresser au passé de la science ». Les barrières évoquées par l’auteur sont progressivement tombées. Aujourd’hui, l’histoire des sciences est sortie de la position latérale qu’elle a longtemps occupée et elle bénéficie des grands courants de l’historiographie contemporaine : histoire des mentalités, histoire globale, histoire immédiate, etc. Il en va de même pour la « nouvelle biographie », laquelle transcende les cloisonnements du passé.

Une autre caractéristique du mouvement biographique actuel est la mise en lumière de scientifiques longtemps laissés dans l’ombre, par contraste avec des « grands noms » – Darwin, Einstein, Pasteur, les Curie, etc. – dont les vies se trouvaient racontées à satiété. Une telle tendance remonte années 1960, durant lesquelles ont été publiés chez Seghers des ouvrages consacrés à Aimé Cotton, René Leriche, Charles Nicole, Enrico Fermi, Édouard Branly ou Auguste Piccard. Mais, il a fallu attendre 2014, par exemple, pour disposer d’une biographie détaillée de Lacépède (cf. supra). Le mathématicien Jacques Hadamard a bénéficié en 2005 d’une mise en lumière semblable. Par ailleurs, la traduction française de la biographie d’Alfred Russell – sans qui Darwin n’aurait probablement jamais publié sa célèbre théorie de l’Évolution des espèces – n’a vu le jour qu’en 2013.

La biographie scientifique a aussi conquis la bande dessinée, avec des œuvres dont la qualité est souvent excellente. Citons à ce propos André-Marie Ampère, l’homme à l’aimant et un remarquable Fritz Haber – en cours de publication. Des colloques universitaires et des congrès sont dévolus à la biographie, qui bénéficie chaque année de son propre festival à Nîmes. Bref, la vie des autres fait désormais partie de la nôtre.

Rentrée littéraire : notre sélection

Douwe Draaisma, Quand l’esprit s’égare (Le Seuil), une histoire des grands psychiatres

Annick Perrot et Maxime Schwartz, Pasteur et Koch, un duel de géants dans le monde des microbes (Odile Jacob), l’histoire de la venimeuse rivalité entre Koch et Pasteur

Et dans l’éternité je ne m’ennuierai pas (Albin Michel), l’autobiographie de l’historien de l’Antiquité Paul Veyne

Laurent Theis, Guizot. La traversée d’un siècle (CNRS éditions), une biographie de l’historien et homme politique François Guizot

 

Pour aller plus loin
Sciences et Société ; Historicité, Éducation et Pratiques (S2HEP) est un laboratoire interdisciplinaire de recherche en didactique et en histoire des sciences et des techniques, sous la co-tutelle de l’Université Claude Bernard Lyon 1 et de l’École Normale Supérieur de Lyon (IFE). Le laboratoire S2HEP est officiellement reconnu comme une équipe d’accueil (EA 4148).

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