Science décalée : Quand être tous d’accord est mauvais signe


Volem votar i votarem / Nous n'avons pas peur de voter CC SBA73
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Si plus de trois témoins accusent un même suspect, il est probablement innocent : c’est l’étonnante conclusion à laquelle est arrivée une équipe de mathématiciens.

Une équipe de chercheurs en mathématiques australiens et français s’est penchée sur ce qu’elle a appelé le paradoxe de l’unanimité. On pourrait également parler de paradoxe de l’erreur judiciaire. Un cas spectaculaire est celui de cet ADN féminin retrouvé sur plus de 40 scènes de crime, dont 6 meurtres… Ce serial killer fantôme était en fait la personne qui fournissait les coton-tiges pour les prélèvements… Elle avait contaminé tous les échantillons à cause d’une mauvaise procédure. Ce que nous dit le paradoxe de l’unanimité, c’est que si toutes les preuves semblent concorder, il y a sûrement une erreur quelque part.

Résultats trop parfaits = danger

Rassurez-vous, il est presque impossible de se tromper dans une identification où tous les éléments sont connus. En revanche, de nombreux cas d’identification de coupables par la police se révèlent plus complexes, comme dans l’histoire qui précède. Ainsi, quand beaucoup d’indicateurs convergent, c’est peut-être qu’il faut remettre en cause un autre élément du système.

Supposons que vous soyez en train de cuisiner. Vous avez besoin de 40gr de noisettes pour de délicieux cookies. Vous prenez une première poignée : 10,00 grammes de noisettes. Une seconde, 10,00 grammes. Et une troisième : 10,00 grammes… On pourrait en déduire que vous avez beaucoup de chance, ou que vous êtes prédestiné à une grande carrière dans la pâtisserie pour savoir aussi bien doser chaque poignée. Malheureusement, la réalité penche plus certainement vers l’hypothèse que la balance est défectueuse. Il faut donc apprendre à remettre en cause un détail du système si les résultats sont trop “parfaits”. Avec l’exemple des cookies, on comprend qu’on ne peut pas faire confiance aux conclusions d’une analyse si l’on n’est pas certain que les méthodes de relevé étaient sûres.

De l’unanimité à la pensée de groupe

Revenons-en maintenant à la police avec une étude proposée par notre équipe de mathématiciens. Leurs travaux sur le paradoxe de l’unanimité soulevaient le cas de l’identification d’un suspect par les témoins qui ne l’auraient qu’aperçu. Ils ont établi que la probabilité que le groupe identifie la bonne personne commence à diminuer dès qu’un même suspect a été identifié 3 fois de suite. Mais si une 4ème personne désigne un second suspect comme coupable, cela va au final incriminer davantage le 1er suspect. C’est quand 3/4 des avis vont dans le même sens que le suspect désigné a la meilleure probabilité d’être le coupable.

Paradoxal, n’est-ce pas?

Ce résultat assez décoiffant a été obtenu par la statistique bayesienne : contrairement à la statistique classique, qui ne peut traiter que les grands échantillons, elle travaille sur des groupes plus réduits et permet de déduire la probabilité d’un événement à partir d’un autre événement (c’est l’inférence).

Que se passe-t-il alors si on passe d’un petit groupe à un groupe plus vaste ? On pourrait imaginer que si on augmente le nombre de personnes qui doivent prendre une décision, on aura forcément un échantillon d’avis qui vont finir par s’équilibrer naturellement.

Malheureusement, les sciences et l’Histoire démontrent que c’est faux ! En effet, un groupe prend parfois des décisions irrationnelles, que la plupart des gens ne prendraient pas s’ils étaient seuls. Chaque membre du groupe essaie de conformer son opinion à ce qu’il croit être le consensus de groupe. On appelle cela la “pensée de groupe”.

C’est un phénomène psycho-sociologique qui avait été décrit par William H. Whyte dès 1951, mais c’est le professeur Irving Janis qui l’a mis en évidence avec l’Histoire en analysant quelques fiascos politico-militaires américains. Le débarquement de la Baie des cochons en fait partie. De nombreux exilés cubains avaient fui la “dictature” de Fidel Castro. Le président Kennedy et ses conseillés ont donc accueilli les réfugiés et endossé la posture de libérateurs. Ils ont ensuite accumulé toutes les informations qui renforçaient cette posture en écartant les éléments contraires. Il a donc été décidé à l’unanimité que l’Amérique devait intervenir à Cuba en apportant la démocratie. Sauf qu’après le débarquement en avril 1961, et contre toute attente, aucun Cubains n’accueillit les forces Américaines avec joie et ils furent rapidement considéré comme des envahisseurs…

Pression de la conformité, croyance en la supériorité morale du groupe, ou transformation de l’opposant en stéréotype, les manifestations de la pensée de groupe sont nombreuses. Tiens, en passant : si un accord à l’unanimité trahit une erreur systémique dans la procédure ou, justement, un manque d’information, peut-on douter de l’unanimité de la décision des états sur l’accord de la récente COP21 ?  Dans le champ politique, une élection donnant comme résultat l’unanimité nous apparaîtrait immédiatement suspecte…

Concluons en disant qu’il est justement bon de ne pas conclure trop rapidement. Voyons au-delà de l’illusion de la compréhension et efforçons nous d’être des chercheurs au quotidien en ayant du courage, de l’ouverture d’esprit et surtout une capacité à tout remettre en question !

Cette chronique a été diffusée pour la première fois lors de l’émission Sciences pour Tous sur Radio Brume du 14 février 2016.


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