“La science-fiction pousse les chercheurs dans leurs limites”


2101, science et fiction

Isabelle Vauglin, de l’Observatoire de Lyon, est consultante scientifique pour 2101, sciences et fiction. Cette bande dessinée interactive fait dialoguer science et science-fiction : un exercice parfois acrobatique pour des chercheurs.

Qui, de la science et de la science-fiction, influence l’autre ? Il est parfois difficile de le dire tant le dialogue est intime entre la littérature et certains champs de la recherche. Les trois lois de la robotique, par exemple, ont été imaginées par le romancier américain Isaac Asimov : écrites pour la fiction dans les années 1940, elles sont toujours considérées comme pertinentes et inspirent les chercheurs en intelligence artificielle.

Astrophysicienne à l’Observatoire de Lyon, Isabelle Vauglin a participé à la création de 2101, une bande dessinée interactive, imaginée et réalisée par la société de production Chromatiques avec le soutien d’Universcience. Œuvre de science-fiction, 2101 propulse le lecteur dans un futur lointain. Mais le scénario s’appuie sur des connaissances actuelles et donne la parole à des scientifiques à l’occasion d’interviews qui complètent chaque épisode mis en ligne. Quatre scientifiques de l’Université Claude Bernard Lyon 1 participent à cette œuvre librement inspirée du mythe de Faust. Un exercice pas forcément évident pour eux.

Comment les chercheurs se sont-ils impliqués dans le projet ?

Patrick Chiuzzi, le directeur de Chromatiques, souhaitait que l’interactivité apporte un “plus” pour la diffusion des connaissances dans les domaines scientifiques concernés par le scénario : l’intelligence artificielle, les exoplanètes, les voyages dans l’espace, la  biosphère… Tout le scénario devait donc avoir du sens scientifiquement. D’où l’idée d’enrichir chacun des vingt-six épisodes par un entretien avec un-e chercheur-e spécialiste du sujet. J’ai aidé la production, au moment de l’écriture du scénario, à préciser les thématiques de recherche concernées et à identifier des chercheur-es à même de les éclairer.

Comment avez-vous déterminé les questions de science abordées dans 2101 ?

Nous sommes partis du scénario. Chaque épisode est centré sur une situation romanesque particulière. Dans le premier épisode, on découvre ainsi que la Terre, en 2101, est couverte de poussière : un l tel sujet peut intéresser un planétologue ou un vulcanologue, par exemple. C’est finalement Pierre Thomas, géologue à l’Université Claude Bernard Lyon 1, qui intervient sur le thème de la catastrophe naturelle, type éruption volcanique massive. Chaque scientifique a ainsi reçu une proposition précise. Et en général, la première réponse a été “Je veux bien essayer mais je ne garantis rien !” C’est une prise de risque élevée pour un scientifique de s’exprimer sur des idées de science-fiction.

Comment faire pour qu’un scénario de science-fiction ait du sens par rapport à la science actuelle ?

C’est très difficile pour nous, justement ! Patrick Chiuzzi nous poussait à imaginer ce qui sera possible mais ne l’est pas encore. Ce qui revient à se demander pourquoi ce n’est pas possible actuellement : les barrières sont-elles techniques ? théoriques ? Ces barrières peuvent-elles sauter ? L’aéronautique était inenvisageable au temps de Marie Curie, il n’est pas certain qu’un chercheur de l’époque aurait soutenu qu’elle ferait autant partie de nos vies 100 ans plus tard. Nous devions en quelque sorte parcourir le même chemin.

Le voyage dans l’espace fait justement partie de ces sujets prisés par la science-fiction…

Oui, et notre scénario comprenait un voyage vers Alpha du Centaure et son exoplanète Eden1024. Dans la réalité, il faudrait environ 179 000 ans pour l’atteindre, mais l’histoire prévoyait un trajet d’une centaine d’années. Nous avons donc imaginé que l’utilisation d’un moteur à propulsion ionique rendra matériellement possible une telle traversée. L’histoire nous a d’ailleurs réservé un joli clin d’œil, puisque l’exoplanète Eden 1024, sur laquelle travaille Fausto, le héros de 2101, a été détectée depuis : une exoplanète pourrait bien exister autour d’Alpha du Centaure C (appelée aussi Proxima) ! A l’époque de l’écriture du scénario, c’était de la pure fiction…

La fiction a donc été un aiguillon pour la réflexion scientifique ?

La recherche fondamentale est créative, c’est souvent “Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait !”. Mais il n’en est pas moins délicat pour un scientifique de faire des spéculations sur ce qui existera dans le futur, ou de développer une idée de manière inexacte. Le problème c’est qu’une fois qu’on a dit que « c’est impossible actuellement ou faux », on bloque tout ! Il faut accepter que l’important est de faire saisir le concept, tant pis si le reste n’est pas parfaitement exact. Quand il s’agit de se projeter dans le futur, l’imagination s’avère souvent plus féconde que la science…

 

 


Un article de Cléo Schweyer


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