Vivre vieux est-il une bonne chose pour la société ?


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Grâce aux progrès de la science, notre espérance de vie ne cesse d’augmenter. Mais cette bonne nouvelle pour les individus représente un risque pour la société.

Prolonger la durée de vie est un des grands enjeux de la médecine, au point que les gros titres sur la quête de “l’immortalité” sont devenus courants. En 1994, un petit garçon né dans l’année avait ainsi une espérance de vie de presque 74 ans, une petite fille presque 82 ans. En 2013, c’était 85 ans pour la petite fille et presque 79 ans pour le petit garçon. Cet allongement de la durée de vie est-elle forcément une bonne chose à l’échelle de la société ?

Stéphane Loisel est mathématicien, chercheur à l’Institut de science financière et d’assurance de l’Université Claude Bernard Lyon 1. Il pilote le projet LoLitA (Dynamic population models for human LOngevity with LIfesTyle Adjustments). Financé par l’Agence nationale de la recherche, son objectif est de modéliser l’évolution de l’espérance de vie : va-t-on continuer à vivre de plus en plus vieux ? La durée de vie va-t-elle augmenter de manière régulière ou connaître des accélérations et des ralentissements ? LoLitA prévoit aussi de proposer des méthodes de gestion des risques liés à la longévité dans le domaine des retraites, de l’assurance-vie et de la santé (dépendance). Autant de questions mathématiques, mais aussi sociales et éthiques.

Quand vous dites que l’allongement de la durée de vie est un risque, qu’est-ce que cela signifie ?

Dans la vie de tous les jours, la notion de risque est négative : c’est la probabilité qu’un événement aux conséquences indésirables se produise. Ici, le risque désigne plutôt les effets de l’incertitude sur une situation donnée. Quand on parle de gestion des risques, ce ne sont donc pas forcément seulement des risques néfastes : par exemple, si vous placez votre argent en bourse, vous avez un risque de perte mais aussi un risque de gain.

« C’est compliqué de trouver des acteurs économiques qui ont intérêt à ce que la longévité progresse »

Dans le cas de l’allongement de la durée de vie, le risque néfaste est essentiellement financier : comment garantir à une population qui vit de plus en plus vieille que ses retraites seront bien versées ? Comment assurer les problèmes de santé qui apparaissent avec la vieillesse, et notamment la dépendance ? Car il faut bien distinguer l’espérance de vie de l’espérance de vie en bonne santé.

Du côté des risques positifs, c’est plus compliqué de trouver des acteurs économiques qui ont intérêt à ce que la longévité progresse, sauf peut-être l’industrie pharmaceutique. C’est pour cela que des économistes et sociologues travaillent actuellement sur le concept de “silver economy”, ou économie argentée, pour désigner les impacts positifs de l’allongement de la durée de vie sur la société. Nous avons nous aussi intégré cette réflexion dans notre projet.

Comment abordez-vous ces questions du point de vue scientifique ?

C’est d’abord un projet de mathématiques appliquées. Jusqu’à présent, les risques financiers et biométriques (qui concernent la santé) étaient étudiés par les modèles mathématiques de prévision comme s’ils étaient indépendants. Pourtant, ils sont liés. Et le lien entre risque de santé et risque financier dépend beaucoup de la réponse de la société à la situation de départ : par exemple les choix qui sont faits pour partager le risque de manière équitable entre les générations.

L’économiste Bohn a travaillé sur cette question intergénérationnelle, qui est un des aspects de notre projet, mais ses modèles ne développent pas beaucoup la partie biométrique. Il faut dire qu’avant les taux d’intérêts représentaient 80-90% du risque lié au vieillissement, en particulier dans les pays où le financement des retraites se fait par l’investissement en bourse. Maintenant que les taux d’intérêts ont baissé, la part de la santé a plus de poids. C’est un des aspects que nous voulons améliorer dans les modèles existants.

« En région parisienne, votre commune de naissance peut faire varier votre espérance de vie de 5 à 10 ans »

Comment faire ?

Avec les outils de la dynamique des populations. Quand vous regardez une table de l’espérance de vie de l’INSEE, vous voyez des moyennes qui ne tiennent pas compte de ce que l’on appelle les “traits” d’une personne, c’est-à-dire toutes ses caractéristiques individuelles. Elles ont un impact très fort sur les différences de longévité entre les individus : en région parisienne, votre commune de naissance peut faire varier votre espérance de vie de 5 à 10 ans. C’est la même chose pour votre profession.

Mais vos traits ont aussi des effets sur votre longévité à l’échelle de votre vie à vous : typiquement, si vous arrêtez de fumer, votre espérance de vie commence à remonter au bout de 5 ans. La dynamique des populations permet de projeter les effets dans le temps, à très grande échelle, de tout un ensemble de variables individuelles : la situation professionnelle et familiale, les événements de la vie, mais aussi des choses plus inattendues comme l’année de naissance. Nous avons ainsi un article en cours d’écriture qui établit un lien entre la natalité et l’espérance de vie : les personnes nées une année de forte natalité vivent plus vieilles.

« Il faut aussi éviter de prendre des mesures (allongement de la durée de cotisation ou baisse des pensions) à cause de variations ponctuelles »

Quel est l’intérêt d’être aussi précis ?

Cela permet de construire un modèle de prévision beaucoup plus fin car non basé sur des moyennes. On pourrait ainsi donner au législateur la capacité de développer des stress-tests, c’est-à-dire des scénarios défavorables qu’on applique au système de santé ou de retraite actuels pour visualiser leur impact. C’est de la gestion des risques et cela se fait avec des méthodes mathématiques de simulation très avancées. L’idée est de réagir suffisamment vite aux changements de tendance. Par exemple, l’espérance de vie en France a augmenté plus vite que prévu entre 1993 et 2006 et il a donc fallut prévoir 8% d’actifs (c’est-à-dire d’argent disponible) en plus sur les marchés de l’assurance. Quand on sait que pour un pays comme la Grande Bretagne ces actifs représentent environ 30 000 milliards de livres, on mesure bien l’importance d’anticiper cette augmentation de la longévité ! Mais il faut aussi éviter les fausses alarmes, c’est-à-dire les mesures (allongement de la durée de cotisation ou la baisse des pensions) prises pour réagir à des variations ponctuelles sans impact réel à long terme.

Comment obtenez-vous toutes ces informations, ces “traits” individuels ?

En France, la législation interdit de collecter et communiquer ces données. Il existe une seule base de données, Destinie, gérée par l’INSEE justement pour travailler sur les problématiques d’assurance-vie. Elle regroupe les caractéristiques individuelles d’une fraction de la population considérée comme représentative. L’espérance de vie est différente selon le jour de naissance et il existe une période de l’année, il me semble que ce sont les 8, 9 et 10 octobre, que l’on prend généralement comme référence. Sinon nous travaillons sur des bases de données sans caractéristiques, comme la Human Mortality Database de Berkeley.

Les bases de données les plus complètes sont en Australie : vous avez même accès à la liste des actes médicaux. C’est intéressant scientifiquement mais l’utilisation massive de données pose de grandes questions éthiques. Dans d’autres pays, pour certains contrats d’assurance-vie on peut vous demander des tests ADN ! Nous travaillons avec un philosophe et un sociologue pour trouver des outils mathématiques adaptés à la fois aux contraintes de gestion des risques et au respect de la vie privée.

Il y a un côté cynique à ramener ainsi la vie à des questions de coûts…

Les aspects éthiques doivent être au cœur de la réflexion en effet, il ne faut pas se perdre dans les maths en oubliant qu’il y a des gens derrière ! C’est pour ça que faire intervenir des chercheurs sur les aspects qualitatifs (philosophie, sociologie) est indispensable pour comprendre le lien entre ces questions très concrètes et d’autres qui le sont moins comme le bonheur. Ce n’est pas du tout du cynisme, au contraire. On parle beaucoup des ravages environnementaux et de l’héritage que nous allons laisser à nos enfants. Mais les questions économiques, de dette, de justice sociale ou d’équilibre entre les générations sont à mon avis tout aussi importants.

 

Pour aller plus loin
Créé en 1930, l’Institut de sciences Financière et d’Assurances est le plus ancien organisme universitaire français habilité à délivrer un diplôme d’actuaire. École interne de l’université Lyon 1 depuis 1998, l’ISFA s’est développé pour accueillir aujourd’hui plus de 600 étudiants par an et un laboratoire de recherche unique en France, dans le domaine des sciences actuarielles.

Un article de Cléo Schweyer


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