Le making off (Myriam Agnel)
Le making off (Myriam Agnel)

Un chercheur, une thèse, une image : c’est le défi lancé depuis 2011 par These’s art, projet qui réunit de jeunes chercheurs et des photographes souvent non scientifiques. Ils reviennent sur cette expérience.

Léa Bello par Samuel Mailliot (2015)

Léa et Samuel (photo Noël Podevigne)
Léa et Samuel (photo Noël Podevigne)

Léa Bello a soutenu en janvier 2015 une thèse de doctorat en Sciences de la Terre : Prédiction des structures convectives terrestres (sous la direction de Nicolas Coltice du Laboratoire de Géologie de Lyon Terre, Planètes, Environnement). Aujourd’hui, elle suit un master 2 en communication scientifique à l’Institut de la Communication et des Médias de Grenoble.

Samuel Mailliot est bien connu des chercheurs de l’Université Claude Bernard Lyon 1 : c’est le responsable du service Infographie-Posters de l’Observatoire de Lyon et il imprime de nombreux posters scientifiques, ces affiches grâce auxquelles les scientifiques présentent leurs résultats lors des congrès. Lui-même docteur en géologie, il enseigne également à l’Institut Supérieur d’Agriculture et d’agroalimentaire Rhône-Alpes (ISARA-Lyon).


Comment est née l’envie de participer au projet These’s art ?

Samuel : Je suis passionné de photo depuis de nombreuses années. Quand Eric Le Roux m’a présenté le projet These’s art, je me suis dit que cela pourrait être une occasion de faire quelque chose de moins abstrait et de plus narratif que ce que je fais d’habitude. Mon travail photographique personnel aborde deux axes : d’un côté j’explore l’utopie d’une perception du réel (réflexion nommée « Réalité fugitive »), et d’un autre côté je documente les visages de la Russie contemporaine, où je vis un mois par an. En Russie j’anime également des ateliers photo pour les enfants des campagnes, qui exposent leurs travaux dans des bibliothèques (« Montre-moi ton monde… »). Le travail photographique autour du portrait est quelque chose que j’ai moins l’occasion d’explorer mais auquel je souhaiterais revenir quand j’en trouverai le temps.

Léa : Je connaissais These’s art pour avoir vu la première exposition en 2011 [à l’occasion des 40 ans de l’Université]. Un jour, alors que j’étais descendue voir Samuel pour un poster, nous discutions photo et il m’a proposé de participer au projet avec lui. J’ai tout de suite été partante car j’aime bien le travail sur l’image, c’est un vecteur de communication très puissant. Et j’ai trouvé l’exercice stimulant : synthétiser en un cliché un parcours de recherche de 3 ans et la personnalité de la chercheuse.

Comment vous est venue l’idée de départ pour la conception de l’image ?

Samuel : Nous nous sommes rencontrés plusieurs fois pour des déjeuners de travail et avons bien échangé. La première inspiration est venue des couleurs que Léa utilise pour ses posters, dont l’esthétique m’a toujours interpellée. La seconde inspiration est venue d’une photo pour laquelle Léa avait posé il y a quelques années, avec une carte des fonds marins autour de la taille. Sachant par ailleurs que Léa est passionnée de théâtre, cela m’a donné l’idée de la mettre en scène en créant une robe de papier spécifiquement pour ce portrait et en utilisant les couleurs de ses résultats scientifiques. En construisant le projet, nous nous sommes rapidement aperçus qu’il faudrait nous entourer d’une petite équipe technique pour réaliser ce que nous avions en tête !

Léa : Je suis passionnée de théâtre, j’en fais depuis le lycée comme comédienne puis comme assistante technique dans le théâtre Kantor, pour l’association ENScène! et la Vielle Branche, l’atelier théâtre de l’ENS-Lyon. L’idée des modèles était pertinente car c’était l’essence de mon travail de thèse, et je souhaitais y apporter en plus une atmosphère de théâtre : par la lumière, l’attitude, et le lieu de prise de vue (la photo a été réalisée au Théâtre Astrée).

Comment s’est déroulée la prise de vue ?

Léa : Concrètement, je suis debout sur un petit tabouret et je porte une robe à moi avec par-dessus un panier de robe de mariée. La robe de papier que nous avons créée est fixée au-dessus de l’ensemble. Quant au globe terrestre que je tiens dans la main, il s’agit d’une boule de polystyrène que j’ai peinte moi-même, en représentant des résultats de mes calculs de modélisations !

Samuel : Au départ, j’avais demandé à une voisine costumière de nous aider à confectionner la robe, mais elle n’a finalement pas pu participer au projet. Léa est donc venue à la maison et avec Evgenia, ma femme, nous avons réfléchi à une solution qui éviterait de devoir passer par la conception d’un patron. Au final, il nous a semblé moins complexe de concevoir une robe faite de panneaux et de bandes de papier, ajustables sur Léa directement. Chaque élément de la robe a donc été monté autour de Léa, directement sur le plateau technique le jour de la prise de vue, avec l’aide précieuse de deux étudiantes en géologie : Barbara Gollain et Myriam Agnel.

Le montage de la robe (photo Myriam Agnel)
Le montage de la robe (photo Myriam Agnel)

Léa : Fixer la robe a été un vrai défi ! Cela ne se voit pas à l’image, mais elle tient avec du scotch, des pinces métalliques, des agrafes… Le résultat final est un peu plus lourd qu’une robe en tissu.

Samuel : La prise de vue a duré trois ou quatre heures. Nous avons eu l’appui de plusieurs professionnels de l’université : Loïc Rolhion nous a prêté la machine à fumée du Service Sécurité Incendie ; Marie-Noëlle Taine, responsable de la Mission Culture, a bien voulu nous prêter le Théâtre Astrée pour un après-midi, et Stéphan Meynet, le régisseur, nous a accompagné pour les lumières. Je l’avais rencontré avant pour tester les différentes options. Enfin, Noël Podevigne, ami et ancien responsable de la galerie photo Domus, m’a donné de précieux conseils lors de la prise de vue, afin que nous parvenions au résultat que nous avions imaginé.

Léa : De mon côté, j’ai participé à la définition de la bonne pose à adopter, à chercher l’intention qu’il fallait que je mette dans le bras, dans la posture de la tête, dans le regard… Et chacun a donné son avis sur la lumière.

Le making off (Myriam Agnel)
La prise de vue (photo Myriam Agnel)

Comment est construite l’image ?

Léa : Parler de ma thèse avec Samuel m’a permis de synthétiser mon sujet. L’idée de la mise en scène est venue de lui, celle de créer une robe et d’utiliser des équations était commune. Les couleurs sont très importantes, elles sont au cœur de mon travail : je pars de lignes de codes très abstraites, je crée de belles images et les couleurs permettent de les interpréter.

Samuel : L’image se lit en diagonale, de gauche à droite et de bas en haut. On a construit l’image autour de la démarche scientifique de Léa. La question initiale est symbolisée par la fumée. En bas à gauche de l’image, Léa tient dans sa main droite des équations de la convection du manteau terrestre. Sa robe ainsi que le globe qu’elle tient dans la main gauche représentent des résultats de modélisations qu’elle a obtenus en établissant un code numérique assez puissant pour résoudre ces équations… La lecture de l’image se poursuit en diagonale au-dessus de la Terre, afin d’évoquer la possibilité donnée par les modèles de Léa de prédire l’évolution des mouvements au sein du manteau terrestre, en lien avec la tectonique. En portant cette robe, sur cette image Léa porte aussi ses résultats comme elle a porté son travail tout au long de ses années de thèse. Quant au regard qu’elle porte sur la terre, il contient à la fois la défiance de réussir à modéliser la prédiction des structures convectives terrestres, et le recul des trois années de thèse qu’il a fallu pour y arriver.

La justesse scientifique était-elle une préoccupation pour vous, ou passait-elle au second plan par rapport à l’image ?

Léa : Pour moi la justesse était importante, même si je pense que peu de gens iront regarder dans le détail. Je suis partie des équations et de ce que j’ai réussi à créer. Même si les physiciens reconnaîtront ces équations, on a suivi notre envie de sortir des codes très physiques et mathématiques de la discipline, sans chercher à représenter le sujet de manière littérale. Mais les équations qui apparaissent à l’image, les couleurs, le sens dans lequel elles sont utilisées, tout cela est juste scientifiquement. Au final, ce ne sont pas seulement les résultats qui sont représentés mais mon travail en entier.

Photo finale (Samuel Mailliot)
Photo finale (Samuel Mailliot)

Que vous a apporté cette expérience ?

Samuel : Cela m’a donné envie de continuer le portrait, et d’ailleurs j’ai réalisé une seconde photo pour le projet These’s art  par la suite ! Habituellement, je vis la photo de manière très déconnectée de ce que je fais à l’université, j’ai donc beaucoup aimé m’investir dans ce projet photo et dans la vie culturelle de Lyon 1.

Léa : Aujourd’hui je suis justement dans une formation à la communication scientifique, on a pas mal de cours sur l’image et la médiation : je montrerai sûrement  la photo à mes camarades de promo ! En tout cas je vais la conserver précieusement. C’était vraiment une belle expérience, j’ai aimé le travail conceptuel en amont comme le travail de création lors de la prise de vue.

Cléo Schweyer

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