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On nous le répète à longueur d’année : les Français n’aiment pas les maths, et du coup ils sont mauvais. Et si c’était plus compliqué que ça ?

A chaque rapport du Ministère de l’Education Nationale sur le niveau des élèves, à chaque nouvelle édition de l’enquête internationale PISA (qui évalue les élèves des 64 pays de l’OCDE), on entend le même refrain : non seulement les Français sont mauvais en maths, mais ils détestent ça.

Ce constat amer a refait surface avec la sortie en décembre 2013 du documentaire Comment j’ai détesté les maths d’Olivier Peyron. Pendant quelques jours, tout le pays a déploré le désamour des Français pour les mathématiques.

Le réalisateur Olivier Peyron a d’ailleurs déclaré avoir écrit son film en réponse à la détestation nationale. A l’en croire, être nul en maths donnerait presque l’air intelligent alors que peu de gens osent avouer en public ne pas avoir lu les classiques de la littérature. Dans le film, le mathématicien Cédric Villani, enseignant-chercheur à l’Université Claude Bernard Lyon 1 et médaillé Fields 2010, ironise : “Ils sont tellement à te dire qu’ils étaient les derniers que forcément cela interroge… comment pouvaient-ils être autant de derniers?

Aimer les maths et être bon : deux choses différentes

Les élèves français ne sont pas derniers aux tests de maths PISA : ils obtiennent un score moyen de 495, quand la moyenne de l’OCDE est de 494. Les proportions d’élèves excellents (12,9 %) et en grande difficulté (22,4 %) sont elles aussi dans la moyenne. “Ce qui ressort de PISA, c’est surtout que notre école est très discriminante socialement”, remarque Christian Mercat, directeur de l’Institut de Recherche sur l’Enseignement des Mathématiques (IREM) de Lyon 1. L’écart entre les notes obtenues en maths par les élèves favorisés et celles obtenues par les élèves défavorisés est en moyenne de 39 points pour l’ensemble des pays de l’OCDE… l’équivalent d’une année d’études. En France, cet écart est de 57 points.

Si l’on considère uniquement les résultats aux tests, la situation n’est donc pas si catastrophique. Et la requête “Je déteste les maths” obtient 679 000 réponses dans Google, quand “J’adore les maths” donne 1 180 000 résultats. Des raisons d’espérer ?

Les enquêtes internationales menées auprès des élèves français montrent que les maths ne sont pas la matière la plus détestée. De même que les pays qui réussissent le mieux les tests PISA ne sont pas ceux où les élèves déclarent aimer le plus les maths”, note Michèle Artigue, professeur émérite à l’Université Paris Diderot-Paris 7. “Le trio de tête de la dernière enquête PISA (Shanghai, Singapour et Hong-Kong) sont des pays où l’on n’aime pas les maths. Leur enseignement est simplement plus efficace par rapport à la méthode d’évaluation de PISA”, précise Christian Mercat.

« Les maths, ce n’est pas résoudre des exercices »

En fait”, ajoute-t-il, “les évaluations de PISA sont formulées de manière très inhabituelle pour un élève français. Cela explique sans doute en partie les résultats moyens. Mais elles sont bien faites et on devrait s’aligner sur ces indicateurs.”

Les évaluations PISA se basent sur ce que les pédagogues nomment l’“approche par problème” : plutôt que de résoudre des exercices abordant chacun un point précis, l’élève se voit poser une question générale. Par exemple, estimer la surface du Groenland à partir d’une carte et d’une indication de l’échelle . “Il faut prendre beaucoup d’initiatives pour répondre à la question : imaginer une méthodologie, recueillir des données, construire de l’information. En France les exercices de maths fonctionnent à l’inverse de cette démarche”, regrette Christian Mercat.

Sébastien Soucaze, président de l’Association des Professeurs de Mathématiques de l’Enseignement Public dans le Rhône, enfonce le clou : “Les maths, ce n’est pas résoudre des exercices. Au fond la question n’est qu’un prétexte pour réfléchir, se tromper, chercher… Une question ouverte est beaucoup plus riche mais on n’est pas sûrs d’arriver au bout. Et c’est effrayant pour les élèves s’ils sont notés à la fin.

L’école aime trop les notes ?

Maths en Jean est une méthode qui, depuis 1989, vise à faire vivre les mathématiques par les jeunes selon les principes de la recherche mathématique. Un chercheur accompagne une classe tout au long de l’année, pour tenter de répondre mathématiquement à une question en lien avec la vie quotidienne.

Ce reproche est partagé par beaucoup d’enseignants : “La manière dont on les enseigne ne permet pas aux élèves de faire des maths”, déplore Christian Mercat.

Pour Sébastien Soucaze, c’est parce que l’école aime trop les notes que l’enseignement des maths n’évolue pas : “La méthode de notation 1 réponse = 1 point est rassurante pour tout le monde. Le souci est qu’en faisant ça on vérifie si l’élève travaille, pas s’il réfléchit. Mais on ne peut pas résoudre ce genre de question à l’échelle d’une seule discipline.” Michèle Artigue renchérit : “C’est la société qui a besoin d’évaluations : la question ne se pose pas seulement en maths.”

Des projets sont menés pour permettre aux élèves de goûter à cette démarche par projet, comme Maths en Jean (voir encadré), mais de manière encore trop ponctuelle.

Les maths, instruments (involontaires) de la sélection scolaire

C’est peut-être parce qu’ils sont peu à peu devenu une matière de sélection que les mathématiques suscitent autant d’appréhension chez les élèves (et leurs parents). Pour Michèle Artigue, “la série S du bac est devenue une filière d’excellence presque généraliste. C’est cela qui a renforcé le rôle de sélection des mathématiques.” Sébastien Soucaze complète : “En 2013, 51% des bacheliers étaient en S. Pourtant les licences et les prépas sont loin d’être pleines. On retrouve ces élèves en droit, en médecine, en commerce… Les classes de S sont pleines d’élèves qui n’aiment pas les maths et sont là sans vraiment savoir ce qu’ils veulent faire. Du coup ils ne sont pas heureux.

On devrait choisir son orientation en fonction de ses choix de vie, et pas parce qu’on n’est pas assez bons dans une matière. D’autant plus que les résultats en maths dans le secondaire ne sont absolument pas représentatifs des capacités d’un élève”, résume Christian Mercat.

S’autoriser à réfléchir

La réputation des maths viendrait donc de la manière dont on les considère à l’école. Que faire ?

A l’Institut de Recherche sur l’Enseignement des Mathématiques (IREM) de Lyon 1, des chercheurs accompagnent les enseignants du secondaire dans une réflexion sur leurs méthodes pédagogiques : “L’Institut forme les futurs profs et assure ensuite leur formation continue. On fonctionne par groupes de recherche-action : on cherche de nouvelles pistes, on les met en pratique puis on formalise les connaissances ainsi obtenues pour qu’elles puissent être exploitées par d’autres”.

Ce travail, réalisé sur la base du volontariat, offre aussi aux enseignants la possibilité de partager leurs idées et leurs expériences. Une forme de compagnonnage trop rare, estime Christian Mercat : “J’irais jusqu’à préconiser que l’évaluation soit basée sur l’équipe pédagogique et non sur l’enseignant isolé. Cela ferait peut-être baisser la tension et libérerait les profs de cette pression du programme.”

Ce souhait d’en faire un peu moins pour se donner le temps de réfléchir, de mettre en œuvre avec les élèves une démarche où les mathématiques permettent de penser le monde, semble faire l’unanimité. D’autant plus que nous vivons dans un univers de chiffres. Une grande partie de notre quotidien n’est plus constituée d’objets tangibles mais de données numériques : “J’observe chez les jeunes un rapport quasi-magique avec les nouvelles technologies, alors qu’elles sont tout simplement régies par les nombres.” De même, être capable d’une lecture critique des chiffres est devenu crucial face à la présence massive des statistiques dans la vie publique.

Il faut que le citoyen soit mieux conscient que les choses invisibles sont régies par les nombres. Finalement, c’est à la société de décider quel enseignement des mathématiques elle veut !”, conclut Christian Mercat.

Pour aller plus loin

L’Institut de recherche sur l’enseignement des mathématiques (IREM) de Lyon est un lieu de rencontre et d’échange pour tous les chercheurs et enseignants de l’Académie de Lyon. On y parle enseignement et diffusion des mathématiques, de la maternelle à l’université. Il y a vingt-huit IREM en France, un par académie, qui sont organisés en réseau. Ils ont été créés en 1969 avec les missions suivantes concernant les mathématiques et leur enseignement.

Cléo Schweyer

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Laborantine en chef

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