Ben Saïd et ses fils en train d'extraire des fossiles à préservation exceptionnelle, dans un de leurs 'petits trous' (novembre 2009)

Sans un nomade marocain et son coup d’oeil hors du commun, nous n’en saurions pas autant sur les débuts de la vie sur Terre.

Comment font les paléontologues pour écrire l’histoire de la Vie ? Ils cherchent des fossiles, les trient, les classent, les étudient, puis, à partir de cette matière première appelée registre fossile, reconstituent patiemment notre histoire, comme on place de petites pièces sur un immense puzzle. Sans fossiles, il n’y a pas de grande image. Avec des fossiles peu nombreux ou en mauvais état, l’image est floue ou inexacte.

La découverte d’un nouveau gisement de fossiles est donc un événement scientifique majeur. Plus encore quand il s’agit d’un site à préservation exceptionnelle, où l’on trouve des fossiles si parfaitement conservés que même leurs organes sont encore en bon état. Jusqu’à 2010, on comptait cinq de ces sites à travers le monde (l’un d’eux est en France, à La-Voulte-sur-Rhône en Ardèche). Bertrand Lefebvre, paléontologue au Laboratoire de géologie de Lyon Terre, Planètes, Environnement, a contribué à en placer un sixième sur la carte : le gisement des Fezouata, au Maroc. Mais sans un nomade du nom de Mohamed Oussaid Ben Moula, dit Ben Saïd, cette incroyable découverte n’aurait jamais eu lieu.

 

Le Sud marocain, el-dorado des fossiles

C’est une histoire à la Indiana Jones que raconte Bertrand Lefebvre. Elle se déroule au début des années 2000 aux alentours de Zagora, à 160 kilomètres de Ouarzazate, dans le Sud du Maroc. Cette région a longtemps été quasiment impénétrable. Charles de Foucauld, auteur du premier dictionnaire Touareg-Français, a fait partie des rares aventuriers à s’y risquer. Aujourd’hui, elle est très touristique. On y vient du monde entier pour son désert, mais aussi pour ses fossiles. “C’est une énorme économie qui fait vivre des centaines de personnes’”, relate le paléontologue. “Ce sont les touristes qui les achètent et, pour les très belles pièces, les musées internationaux”.

Dans ce périmètre de plusieurs centaines de kilomètres carrés, on trouve toute une population de collecteurs et de marchands de fossiles, les petits vendant aux gros qui vendent aux musées internationaux, quand ce ne sont pas des cars entiers de géologues amateurs allemands, américains ou français qui prélèvent et qui repartent. “La Maroc a un vrai problème avec ce patrimoine”, déplore Bertrand Lefebvre. Monsieur Ben Saïd gagne sa vie en ramassant des trilobites pour les vendre aux marchands. Chaque jour, il sillonne sur son vélo cette zone qu’il connaît comme le fond de sa poche.

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Une partie de l’équipe en train d’effectuer des prélèvements paléontologiques en base de coupe

 

Creuser méthodiquement un champ de cailloux

Monsieur Ben Saïd va donc se rendre tous les jours sur le terrain de sa découverte et creuser méthodiquement ce champ de cailloux de 35 kilomètres de côté.
Mais Monsieur Ben Saïd n’est pas un chasseur de fossiles comme les autres. Même s’il n’est jamais allé à l’école et ne sait ni lire ni écrire, c’est un paléontologue-né. “Il arrive à distinguer des éléments grands de quelques millimètres et à reconnaître de quelle bête il s’agit”, s’émerveille Bertrand Lefebvre. “Il a compris la stratigraphie, c’est-à-dire l’empilement des couches géologiques, et il se repère dans les niveaux grâce aux différences de grain ou de couleur.” C’est cet œil hors du commun qui conduira à la découverte du gisement des Fezouata.

Un jour de l’année 2000, Monsieur Ben Saïd ramasse un fossile bizarre. C’est un arthropode, mais pas un trilobite comme ceux qu’il vend d’habitude. Ça l’intrigue : il l’apporte au grand marchand local, Brahim Tahiri, dont le musée-boutique d’Erfoud centralise les découvertes de tous les alentours. Le hasard veut qu’un étudiant en thèse venu de Belgique, Peter Van Roy, se trouve dans le coin. Il travaille sur une catégorie de fossiles de l’Ordovicien supérieur, des animaux qui ressemblent vaguement à des méduses et qui ont été signalés dans la région. A la recherche de fossiles pour son propre travail, il voit passer les arthropodes de Monsieur Ben Saïd et, frappé par leur étrangeté, l’encourage à essayer d’en trouver d’autres.

Entre 2000 et 2004, Monsieur Ben Saïd va donc se rendre tous les jours sur le terrain de sa découverte et creuser méthodiquement ce champ de cailloux de 35 kilomètres de côté.

Site de Bou Izargane, avec les trous/excavations réalisés par Ben Saïd dans les niveaux à préservation eexceptionnelle
Site de Bou Izargane, avec les trous/excavations réalisés par Ben Saïd dans les niveaux à préservation exceptionnelle

 

Suivez les trous dans le désert

A des milliers de kilomètres de là, à Dijon, Bertrand Lefebvre travaille sur les échinodermes. Plus précisément un type assez rare d’échinodermes de l’Ère Primaire. 

L'Ere Primaire
Je suis passé faire un exposé à Nantes. Des amis que j’ai là-bas rentraient du Maroc où ils avaient acheté des échantillons pour moi. Des échinodermes comme ceux sur lesquels je travaillais, il y en avait eu peut-être un ou deux signalés dans tout le Maroc en 50 ans. Là, j’en avais une dizaine étalée sur la table devant moi.”

Bertrand Lefebvre ne le sait pas encore, mais ils proviennent des petits trous de Monsieur Ben Saïd. Le paléontologue dépêche sur place un autre couple d’amis géologues, Véronique et Roland Reboul, qui travaillent avec le Maroc depuis trente ans et se sont construit un solide réseau. “Ils ont suivi les petits trous dans le désert. Ben Saïd laissait beaucoup de fossiles derrière lui, car il ne pouvait pas tout mettre sur son vélo.” Les Reboul finissent par tomber sur lui, qui lève les bras au ciel : “Mais c’est vous qui ramassez tous mes fossiles !” 

Pas rancunier, il leur fait visiter le site et leur montre ses trouvailles. Sitôt rentrés en France, Véronique et Roland contactent Bertrand Lefebvre : “Il y a un type là-bas qui fait un boulot fabuleux !” On trouve aussi des échinodermes en France, dans le Sud du Massif Central : “Pour en sortir dix il faudrait creuser pendant dix ans quasiment tous les jours”, affirme le paléontologue. “Dans les Fezouata ils en avaient sorti dix en quelques jours…

Récolte des échantillons
Récolte des échantillons

 

Les fossiles et l’origine de la Vie

L’arbre de la Vie, un schéma pas si juste
Le Paléozoïque (l’Ère Primaire) commence avec une période appelée le Cambrien (541,0-485,4 millions d’années). Au Cambrien, tous les grands groupes d’animaux apparaissent en l’espace de 15-20 millions d’années. A l’échelle des temps géologiques, c’est court : on parle d’explosion cambrienne. “C’est vraiment une période à part pour la paléontologie”, explique Bertrand Lefebvre. “C’est la plus ancienne de l’Ère Primaire, mais c’est celle sur laquelle on a la meilleure information car on a beaucoup plus de gisements à préservation exceptionnelle que dans les temps géologiques plus récents.

Ces gisements, dont le plus célèbre est le site des schistes du Burgess, recèlent des milliers de fossiles non seulement squelettes, mais aussi “corps mous” : organes des animaux à squelettes, populations d’éponges, vers, etc. Cela tient probablement au fait que qu’il y avait beaucoup moins d’oxygène dans l’atmosphère qu’aujourd’hui : la dégradation des tissus était donc beaucoup plus lente.

On perd un peu le fil à la fin du Cambrien, ce qui a fait dire aux paléontologues qu’une extinction massive avait eu lieu à cette période. Puis c’est l’Ordovicien (-485 à -443 millions d’années), une période d’explosion de la biodiversité. Vous avez peut-être appris à l’école l’arbre de la Vie, vulgarisé par Stephen Jay Gould : les grandes branches se mettent en place au Cambrien, quelques-unes sont coupées avant l’Ordovicien, et celles qui restent se ramifient pour mettre en place les familles animales telle qu’on les connaît actuellement.

Mais est-ce que ce schéma est bien juste ? Pas si sûr. “Quand on compare la faune du Cambrien à la faune de l’Ordovicien, on compare un peu des torchons et des serviettes”, résume Bertrand Lefebvre. “Côté Cambrien, on connaît 70 à 80% des écosystèmes et les fossiles sont impeccablement conservés. Alors que pour l’Ordovicien on a un registre fossile en toute petites parties, et on ne connaît pas plus de 15 à 20% des écosystèmes de départ.”

Reconstitution de la faune retrouvée dans les gisements marocains. © Madmeg
Reconstitution de la faune retrouvée dans les gisements marocains. © Madmeg

 

La rencontre qui a tout changé

Jusque-là, on estimait que tous les organismes étranges caractéristiques du Cambrien avaient disparu à la fin de cette période. Les Fezouata pouvaient transformer cette vision des choses.
Les choses ont changé avec Monsieur Ben Saïd. Devenu proche de Véronique et Roland Reboul, il accueille Bertrand Lefebvre sur le terrain. “J’étais parti pour trouver quelques échinodermes, et je suis tombé sur des accumulations d’étoiles de mer. On a tout de suite vu que la qualité de préservation était extraordinaire. On a commencé à ramasser tout ce qu’on pouvait, des mollusques, des trilobites, et des trucs bizarres qu’on n’avait jamais vus.

À un congrès fin 2003 à Leicester, en Angleterre, Bertrand Lefebvre tombe en arrêt devant un poster exposant des arthropodes étranges provenant des mêmes gisements marocains : il est présenté par Peter Van Roy, le thésard belge qui a rencontré Monsieur Ben Saïd au début des années 2000. Joe Botting, un Anglais, participe lui aussi au congrès. Il travaille sur les éponges. Il est stupéfait de voir celles que Bertrand Lefebvre a ramené des Fezouata. Les trois chercheurs échangent leurs adresses, leurs fossiles… et démarrent une collaboration scientifique. Car ils viennent de prendre conscience de la diversité absolument extraordinaire de ces gisements. Jusque-là, on estimait que tous les organismes étranges caractéristiques du Cambrien avaient disparu à la fin de cette période. Les Fezouata pouvaient transformer cette vision des choses.

 

Douze ans de collaboration internationale

L’Évolution n’est plus un arbre avec des branches coupées, mais un cours d’eau avec ses affluents.
Bertrand Lefebvre, Peter Van Roy et Joe Botting résument dans un livre sorti en septembre 2016 quinze ans de travail sur les gisements des Fezouata. Entre-temps, le projet a pris de l’ampleur : ce sont pas moins de quarante scientifiques du monde entier qui ont collaboré à l’ouvrage.

Un projet international et pluridisciplinaire

Cette synthèse, la première, fait apparaître que le gisement des Fezouata a chamboulé les scénarios établis de l’Évolution. Là où on pensait qu’il y avait une rupture, on voit un continuum : une grande partie des faunes dites du Cambrien continuent à vivre au moins jusqu’à l’Ordovicien inférieur, 20 millions d’années plus tard. Et la diversification ordovicienne a été plus progressive qu’on ne le pensait. L’Évolution n’est plus un arbre avec des branches coupées, mais un cours d’eau avec ses affluents. Les gisements des Fezouata ont donc apporté des éléments-clé à notre connaissance du vivant.

 

Un parcours du combattant

Mais ces avancées, l’équipe internationale de paléontologues ne les a pas réalisées sans mal. Surtout les Français. “On a essayé d’avoir des financements de l’Agence Nationale de la Recherche, pour que la conduite du projet reste côté français, mais on a vraiment eu du mal à convaincre. C’était jugé trop exploratoire”, regrette Bertrand Lefebvre.

Les premières découvertes ont fait du bruit, attirant l’attention d’une équipe américaine qui monte rapidement un projet National Geographic. “On a eu de la chance car un poids lourd, Derek Briggs, est arrivé sur le projet et lui a donné un coup d’accélérateur”, se souvient Bertrand Lefebvre. Il recrute Peter Van Roy et Jakob Vinther à l’Université de Yale. Le soutien de l’Agence Nationale de la Recherche, obtenu à la troisième tentative, arrive juste à temps pour éviter que tout le projet ne parte aux États-Unis.

Américains et Français, deux manières de faire de la recherche
“On a toujours été complémentaires et on a toujours bossé ensemble, avec des échanges réguliers et au moins une réunion par an. Derek Briggs est vraiment quelqu’un de bien, humainement et scientifiquement c’était une super expérience”, sourit Bertrand Lefebvre.

Américains et Français n’ont pas les mêmes moyens… ni les mêmes méthodes. Les Américains viennent sur de courtes périodes et achètent les plus belles pièces directement à Monsieur Ben Saïd. “Les plus beaux spécimens sont tous aux États-Unis aujourd’hui. Mais nous y avons librement accès.”

Les Français, eux, se rendent sur le terrain une à deux fois par an pour des campagnes de fouilles de plusieurs semaines. “Grâce à ce travail de terrain, on a pu établir que tous les niveaux tiennent dans un ou deux millions d’années maximum, et on a pu préciser les conditions environnementales qui y sont associées.” Les chercheurs français ont ramassé des milliers d’échantillons, envoyés à des chercheurs du monde entier. Il y a aujourd’hui 150 à 200 bêtes à caractériser, pour lesquelles toute la systématique reste à faire.

Systématique

Et ce qui est formidable”, s’enthousiasme le chercheur, “c’est qu’on a des tas de groupes : des bêtes molles qu’on n’avait jamais vues à cette période, des parties molles de groupes connus (pour les trilobites on a des antennes, des pattes, des systèmes digestifs…ce qui était très rare jusqu’ici)… Et on a pu caractériser des groupes qu’on connaissait mais qu’on ne savait pas où classer. Cela permet de mettre des points d’ancrage dans les relations entre les différents groupes au cours de l’Évolution”.

Une fois le travail scientifique terminé, tous les échantillons et les fossiles seront renvoyés à l’Université de Marrakech, où un projet de Muséum d’Histoire Naturelle est en cours.

Avec le Maroc, une relation privilégiée

 

La suite au Maroc… et dans le reste du monde

“Maintenant qu’on a compris quelles sont les conditions environnementales nécessaires pour trouver un gisement pareil, on peut quasiment faire du prédictif”, se réjouit Bertrand Lefebvre. “On a donné du sens à ce qu’on voyait, on a proposé un schéma, qui va être validé ou pas, et ce serait formidable de trouver d’autres gisements au Maroc ou dans le monde.

Un nouveau chantier de fouille est prévu en 2017, décalé de 60 à 80 kilomètres du premier. “Si on trouve la même chose sur des terrains de 5-6 millions d’années plus récents, ça veut dire que notre modèle est bon. On a de bons indices que cela va marcher !” Ses étudiants de licence 3, qui suivent un TP sur l’Ordovicien, profitent de ces découvertes et deux d’entre eux ont même été invités à faire un chantier de fouilles en lieu et place du stage obligatoire de trois semaines en laboratoire. L’un continue en Master de paléontologie : “On va sûrement le retrouver en thèse dans quelques années”, sourit Bertrand Lefebvre.

Quant à Monsieur Ben Saïd, il a aujourd’hui une bonne soixantaine d’années. Il a pris des associés, mais continue à se rendre tous les jours sur le site… en 4×4.

Cléo Schweyer

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