Hommes, femmes et pouvoir : nos clichés ont-ils une base neuronale ?


Audrey Breton vue par Maximilien Gonçalves-martins
Audrey Breton vue par Maximilien Gonçalves-martins

Les rapports de pouvoir sont, en partie, une histoire sans parole : langage non-verbal et marqueurs neuronaux jouent un rôle important dans la manière dont nous percevons l’autorité.

Nous en avons l’intuition, les sciences humaines nous le confirment : nous réagissons différemment aux signes extérieurs de pouvoir et d’autorité (vêtements, attitudes…) selon l’interlocuteur qui les affiche. Comment sommes-nous devenus cet “animal social” cher à Aristote, capable de décoder des signaux complexes en provenance d’un nombre très varié d’individus pour s’y adapter presque inconsciemment ?

Audrey Breton est doctorante en neurosciences sociales au Laboratoire sur le Langage, le Cerveau et la Cognition. Elle étudie les processus cognitifs en jeu dans la perception de la hiérarchie. Comment notre cerveau traite-t-il le visage d’un individu de haut statut social ? Comment notre physiologie réagit-elle au prestige d’autrui ? Ou encore comment percevons-nous les différences de pouvoir entre les hommes et les femmes ?

Une manière de mieux comprendre les bases cognitives de nos idées reçues, pour mieux (du moins on l’espère) nous en détacher…

Pourquoi la recherche en neurosciences s’intéresse-t-elle à l’autorité ?

Elle s’intéresse plutôt à la hiérarchie sociale : la manière dont on perçoit quelqu’un qui a un statut social supérieur ou inférieur à nous, par exemple, ou deux personnes qui entretiennent une relation asymétrique. L’autorité peut être une des composantes associées à un rang social élevé, mais ce n’est pas la seule.

Dans le cadre de ma thèse, je me suis dans un premier temps demandé s’il existe des outils cognitifs et cérébraux qui nous permettent de traiter les informations liées à la hiérarchie sociale, et quels sont les marqueurs neuronaux de ces processus. Je cherche également à déterminer à quel moment ce traitement est réalisé : Combien de temps le cerveau met-il pour analyser un signal hiérarchique ? Est-ce très précocement, en même temps que notre cerveau encode les traits du visage de notre interlocuteur, ou un peu après ? On étudie cette perception en explorant comment notre cerveau, pour dire les choses un peu vite, les différences de réponses cérébrales analyse les situations où une dominance est en jeu : ce qu’il s’y passe quand on regarde le visage d’une personne qui nous a battu-e à un jeu, ou qui présente un statut social élevé…

En quoi ces informations font-elles évoluer notre compréhension du cerveau ?

Plus une espèce animale vit dans un groupe social de grande taille, plus la région frontale du cerveau des individus est développée.
Les primates, humains et non-humains, sont des êtres éminemment sociaux. Le contexte social très riche dans lequel ils évoluent aurait modelé drastiquement leur cognition et leur cerveau. La psychologie évolutionniste parle ainsi de cerveau social. Plus une espèce animale vit dans un groupe social de grande taille, plus la région frontale du cerveau des individus est développée. Pour survivre dans un tel environnement, le groupe, il faut être en mesure d’identifier si les autres sont vos alliés ou non, quelles sont leurs intentions ou comment coopérer. La richesse du réseau social aurait alors entraîné l’augmentation progressive des capacités cognitives et de la taille du cerveau, en sélectionnant les individus les plus à même de traiter ces informations.

Pour comprendre comment le cerveau humain est devenu ce qu’il est aujourd’hui, il est donc intéressant d’examiner toutes les briques qui composent cette expérience sociale. La hiérarchie est un facteur important de cette contrainte sociale, ne serait-ce que parce que former une alliance avec un individu  de statut plus élevé représente un avantage énorme en terme de survie.

Quel est l’intérêt de repérer comment cela se passe dans le cerveau ?

Repérer quelles régions cérébrales interviennent et à quel moment permet préciser la nature du traitement de l’information : est-ce qu’il s’agit plutôt d’un traitement perceptif, émotionnel, attentionnel… Le temps de traitement indique si ce type d’information est congruent, habituel pour le sujet, et les marqueurs affectés indiquent la charge qualitative (attentionnelle, motivationnelle…) qui y est associée.

Dans quelle mesure le facteur du sexe et du genre intervient-il ?

Ce sont deux facteurs qui ont encore été très peu étudiés en neurosciences. La majorité des études qui ont été réalisées en IRM fonctionnelle ou en psychologie cognitive l’ont été sur des hommes, ou bien le genre n’a pas été pris en compte dans l’analyse. Or les travaux de psychologie cognitive et sociale ont bien montré que la manière dont une personne perçoit le statut ou le rang de quelqu’un est influencée par le genre, tant celui de l’observé que de l’observateur. Il y a un “facteur confondant” entre genre et statut : il y a une sorte d’analogie spontanée entre masculinité et statut élevé, et féminité et subordination. On trouvera plus facilement congruente une situation où un homme est identifié comme leader.

Quand on met les participants devant une femme au statut élevé, ils réagissent avec des affects plus négatifs que devant un homme au statut élevé ; idem pour la dominance, pour l’autorité… Chaque fois que des variables liées à la hiérarchie sont associées à un homme, elles sont mieux perçues que lorsqu’elles sont associées à une femme. C’est probablement parce que dans la vie réelle, il est plus fréquent de voir un homme avec un statut élevé qu’une femme avec un statut élevé, ce qui en fait une information plus commune et peut-être « plus facile » à traiter par le cerveau.

Au niveau physiologique, on observe aussi des corrélations entre testostérone (l’hormone sexuelle “mâle”) et hiérarchie : chez les primates humains comme non humains, le vainqueur d’une compétition va voir son taux de testostérone augmenter, et les individus en haut de la hiérarchie, à un taux de testostérone plus élevé. Chez les femmes en situation de compétition ces variations se retrouvent aussi, mais le lien est beaucoup moins clair. Il a aussi, il est vrai, été moins étudié.

Est-ce que ces variations s’observent aussi chez quelqu’un qui subit une relation de pouvoir ?

Il faut bien distinguer entre hiérarchies de prestige, dans lesquelles une position sociale est liée au « charisme » ou à la réputation, et hiérarchie de dominance qui relève plus de la coercition. Ce que l’on sait pour l’instant grâce à la sociologie, c’est que la perception du statut, par exemple celui véhiculé par les vêtements, est différente selon le genre de la personne observée. Les observateurs fixent plutôt leur attention sur les hommes en costume cravate que sur les femmes en tailleur.

Quel rôle joue ce qu’on appelle couramment le langage non-verbal dans cette perception ?

Une étude récente a montré que lorsqu’on adopte une posture de pouvoir (une posture extensive par exemple, qui nous fait occuper l’espace), cela génère chez nous des variations hormonales et influence certains traits psychologiques comme notre niveau de confiance ou notre prise de risque. Lors de la Nuit des Musées 2015, nous avons réalisé une expérience au Musée des Confluences : nous avons demandé à des binômes homme/femme (une soixantaine au total) de se faire photographier en adoptant différentes postures dominant-e/subordonné-e. Cela nous intéresse de savoir ce que les individus ont ressenti en jouant ces scènes.

Qu’allez-vous faire de ces photos ?

Je les utilise pour des études que je mène actuellement. On les présente à des observateurs hommes ou femmes pour étudier certaines réponses comportementales et physiologiques. On étudie à la fois leur vitesse de réaction, leur pourcentage de bonnes réponses, leur stratégie visuelle, et puis ensuite on recueillera leurs signaux neuronaux par l’électroencéphalographie. Des études de sociologie révèlent par exemple qu’il y a des affects négatifs vis-à-vis des femmes en situation de hiérarchie, et qu’elles sont évaluées de manière plus négative que les hommes dans la même situation. Les informations communiquées par une femme vont avoir un impact moindre que celles communiquées par un homme. Dans le même temps, les hommes sont associés à des niveaux de compétence plus élevés dans les domaines qui sont les plus socialement valorisés. Et quand un homme adopte un style de présentation plus directe et plus assuré, ce sera plus efficace que si c’est une femme qui l’adopte.

D’après cela, je cherche à savoir par exemple si on identifie plus rapidement la personne qui a le pouvoir quand c’est un homme, comment cela varie en fonction du genre de la personne sur laquelle s’exerce le pouvoir, est-ce que cela provoque une réaction physiologique différente de voir un homme qui a du pouvoir ou une femme qui a du pouvoir… Et ensuite, savoir comme notre cerveau traite ce genre de situation.

Montrer la présence de marqueurs neuronaux associés à ces idées reçues ne donne-t-il pas une dimension déterministe à nos clichés ?

Montrer que certaines régions du cerveau sont sensibles à une information hiérarchique et qu’elles sont influencées par le genre des personnes que l’on voit ne signifie pas du tout que cela est indépendant de la culture et de l’éducation, rien n’est gravé dans le marbre ! Au contraire, il a été montré que les aires impliquées dans le traitement du statut ou du niveau de dominance d’un individu vont varier en fonction de la culture de l’observateur. Si j’ai voulu étudier les bases neuronales de la hiérarchie ce n’est surtout pas pour dire “Il y a des inégalités hommes-femmes parce que votre cerveau est fait comme ça”.

Le but serait plutôt de donner aux gens des clés, en les plaçant par exemple dans des situations qui leur permettent de repérer comment leur cognition fonctionne dans des contextes particuliers. Je pense qu’essayer de révéler certains mécanismes cognitifs et cérébraux et leurs biais, et apporter les connaissances nécessaires pour les comprendre permet de les contrôler plus facilement. Notre cerveau est complètement malléable ! Et nous avons un libre arbitre sur tout ce que nous pensons et faisons.

Vous dites donc qu’un enfant dont l’éducation tiendrait compte de ces biais et essaierait de les redresser aurait une perception et des marqueurs différents à l’âge adulte ?

Je n’aurais pas la prétention de dire ça ! Mais je pense que quand on a conscience de ce qui guide notre comportement, de la manière dont notre cerveau fonctionne, on a de meilleurs outils pour se comprendre nous-mêmes et on est mieux armé pour repérer les mécanismes à l’œuvre dans les idées reçues que nous projetons sur les autres. C’est d’ailleurs également valable pour les différences entre les individus en termes de culture, ou de religion.

Il y a actuellement beaucoup d’études qui se font sur ce qu’on appelle lingroup et l’outgroup, notre groupe d’appartenance et notre groupe “étranger”. C’est sûr qu’avoir la capacité de détecter qui sont les personnes qui appartiennent au même groupe que nous, qui constitue notre environnement le plus proche représente un avantage en terme d’évolution, car lorsqu’on vit dans un milieu très hostile, il est crucial de détecter si la personne en face de vous est un allié potentiel ou pas. Mais on ne vit plus dans le même environnement que Neandertal et ces mécanismes cérébraux qui faisaient peut-être  assimiler outgroup et danger n’ont plus forcément autant lieu d’être.

Finalement, il s’agit toujours de réduire la peur ou la menace que les gens peuvent ressentir de ce qui est différent, autre : autre genre (au-delà de la dichotomie homme/femme, le continuum de genres) autre origine sociale, autre culture…

Peut-on participer à votre étude ?

Oui, il suffit de m’écrire : abreton@isc.cnrs.fr !

Pour aller plus loin
Le Laboratoire sur le Langage, cerveau et cognition (L2C2) (CNRS, Université Claude Bernard Lyon 1) est un laboratoire profondément interdisciplinaire, qui rassemble des chercheurs de domaines aussi variés que la linguistique, la psychologie, les neurosciences, la philosophie, la modélisation informatique, mais aussi des neuropédiatres et des pédopsychiatres, pour étudier la cognition de haut niveau, le langage et le raisonnement.

Un article de Cléo Schweyer


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