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Face au monopole des grands éditeurs de revues scientifiques, de plus en plus d’acteurs défendent un libre accès aux résultats de la recherche. Le salut passe-t-il par l’ « open » ? Pas si simple.

Publier ou périr (« publish or perish »), c’est l’équation à laquelle sont confrontés tous les scientifiques de la planète. Pas de financement ou de progression de carrière possibles sans une bonne évaluation de son travail, et pas de bonne évaluation sans la publication régulière dans des revues à comité de lecture cotées. Pour un chercheur, ne pas publier c’est, littéralement, ne pas exister. Ne pas lire les travaux publiés par les confrères, c’est à terme menacer son propre travail.

Mais si elles sont incontournables dans l’organisation actuelle de la recherche, les revues scientifiques sont vivement contestées pour leur modèle économique, considéré comme abusif par de nombreux professionnels de la recherche (chercheurs, bibliothèques, institutions), certains allant jusqu’à dénoncer un « racket » des grands éditeurs.

L’open access, le partage libre des publications scientifiques, offre-t-il une alternative? A l’heure où l’open science (science ouverte) est à l’agenda de l’Union Européenne, un modèle plus vertueux, celui d’une science collaborative et non marchande, est-il en train d’émerger?

Pas si simple, comme le souligne Chérifa Boukacem-Zeghmouri, maître de conférences habilitée à diriger des recherches en sciences de l’information et de la communication à l’Université Claude Bernard Lyon 1, et co-directrice de l’URFIST de Lyon.

 

La revue scientifique, premier open access de l’histoire?

 

Pendant longtemps la science n’est pas sortie de cercles très restreints. La création des revues scientifiques a-t-elle été le premier open access de l’histoire ?

La libre diffusion est en effet clairement inscrite dans l’ADN de la toute première revue scientifique, The Philosophical Transactions of the Royal Society, créée à Londres en 1665 par Henry Oldenburg. Quelques mois plus tard, Le Journal des sçavans paraît à Paris. Cela montre bien qu’il y avait un besoin: diffuser le plus largement possible les progrès de la science.

A qui étaient destinées ces revues ?

La libre diffusion est inscrite dans l’ADN des revues depuis leurs débuts.

A l’époque, la revue n’était pas seulement  destinée aux savants, mais aussi au « peuple »: la bourgeoisie, l’élite… Sa diffusion s’est refermée au fur et à mesure que la science se spécialisait, que les scientifiques, spécialistes, remplaçaient les savants universalistes et se professionnalisaient. Trois cent cinquante ans plus tard, on revient à ce projet d’une diffusion la plus large possible, jusqu’au grand public. Henry Oldenburg a donc été très visionnaire: il a imaginé pour sa revue quatre fonctionnalités (validation du résultat, diffusion, enregistrement de l’antériorité, archivage) qui sont toujours les mêmes aujourd’hui.

Les scientifiques ont perdu la main sur la publication de la science

 

Est-ce l’évolution de la science ou celle du modèle économique des revues qui a abouti à la fermeture dénoncée actuellement?

Les deux. Il faut rappeler que la science, la publication de la science et l’organisation de la recherche sont étroitement liées. La publication est assimilée à un résultat car elle traverse un processus d’évaluation visant à déterminer si c’est une contribution nouvelle et originale au savoir. Quand une nouvelle spécialisation se fait jour, les revues qui vont lui permettre de se développer et se diffuser naissent peu après. La revue est donc vite apparue comme l’outil idéal pour évaluer la science, arbitrer la distribution des financements, construire la carrière des chercheurs.

Est-ce que c’est la marchandisation des revues, et leur modèle économique de plus en plus perçu comme abusif, qui a ouvert la voie à l’open access ?

La publication  scientifique est en effet devenue une marchandise, sur laquelle les éditeurs ont fini par avoir la main. Et ils doivent cette position dominante à un coup de maître: avoir fait accepter aux chercheurs qu’une fois publié, leur article ne leur appartient plus. Ils ne conservent que leurs droits moraux.

Les éditeurs ont mis la main sur la publication scientifique avec la complicité des chercheurs.

Mais il ne faut pas oublier que cette situation a été mise en place avec la complicité des chercheurs eux-mêmes, sur la base d’un échange de bons procédés. On peut s’inspirer des travaux de Luc Boltanski et Laurent Thèvenot pour qualifier de  « concordance des valeurs » cet accord implicite. L’éditeur est intéressé à des valeurs économiques, le scientifique à des valeurs symboliques : l’un a besoin de garantir la crédibilité du contenu pour vendre ses revues, l’autre a besoin d’un acteur économique pour garantir la valeur symbolique de sa créativité et sa diffusion. Dans les années 1950, cela signifiait démarcher les bibliothèques, ouvrir des bureaux aux quatre coins du monde pour essayer de vendre des abonnements, faire en sorte qu’il y ait un maximum de lecteurs et un maximum de citations possibles.

Avec des intérêts complètements opposés, éditeurs et chercheurs arrivent donc à s’entendre et à fonctionner. C’est l’explosion des tarifs des revues, associée au Web et au numérique, qui a brisé ce contrat moral et contribué à l’émergence de l’open access.

Big Science cherche critères d’évaluation

 

A quel moment le contrat moral entre éditeurs et chercheurs s’est-il brisé ?

Dès les années 1920-40. Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, l’édition de revues était une activité artisanale, exercée par des chercheurs bénévoles soutenus par leur université (un modèle que certains souhaitent voir revenir). Les éditeurs commerciaux n’avaient pas du tout la place qu’ils ont aujourd’hui. Ce modèle fonctionnait car il y avait peu de chercheurs, peu de revues, et que l’activité scientifique était encore concentrée sur quelques pays européens.

Pendant la Seconde Guerre Mondiale, le paysage de l’édition scientifique a été bouleversé : nombre de sociétés savantes et de responsables de revues scientifiques (les editors) se trouvaient en Allemagne. Certains ont péri dans les camps de concentration, d’autres ont fui les Nazis et ont relancé leur activité après la guerre aux États-Unis. Mais la situation avait évolué : les enjeux économiques et politiques de la science s’étaient concrétisés.

Cela a tenu tant que les revues étaient vendues à des prix raisonnables. A partir des années 1970-1980, leurs tarifs d’abonnement flambent de manière, il faut bien le dire, indécente. Des revues ayant le statut de best-seller atteignent 40 000 $ l’année, avec des augmentations régulières significatives. A ce moment-là, les prix sont tels que les bibliothèques se désabonnent.

L’édition scientifique est en crise depuis les années 1920.

Il faut se rappeler qu’alors le Web n’existe pas. Les chercheurs n’ont donc plus accès aux revues, et un chercheur qui ne lit pas, c’est un chercheur qui ne sait pas ce qu’il se passe dans sa propre « maison ». C’est l’asphyxie. Les chercheurs qui ne lisaient plus ont donc rencontré un problème de compétitivité, et la question de l’édition scientifique est entrée en débat.

Depuis quand une carrière scientifique s’appuie-t-elle sur la publication ?

Durant  la Seconde Guerre Mondiale. Le rôle qu’a joué la science dans le conflit a été déterminant.  Avec des projets tels que le projet Manhattan, les politiques ont compris l’avantage qu’ils peuvent retirer de la science au lendemain de la guerre. Les gouvernements vont alors investir énormément dans la recherche scientifique. La science s’accélère, elle est dotée de moyens financiers et humains importants, le nombre de chercheurs augmente. Des travaux scientométriques (portés par D. J. de Solla Price) ont montré qu’on est passé à ce moment-là, de science à Big Science.

A la fin des années 1990, on était très optimiste. Puis on s’est rendu compte que les revues électroniques n’arrangeaient absolument rien

Le corollaire est qu’il va falloir gérer, organiser, évaluer cette production: Pascal Robert (chercheur à l’ENSSIB et au laboratoire lyonnais Elico) parle de « gestionarisation » de la science. On a besoin de critères. Et on se tourne vers la revue, très pratique car elle permet de quantifier les articles scientifiques comme des unités de savoirs validés.

 

Le numérique, une bonne idée récupérée

 

Le numérique a donc été perçu comme la solution idéale à ce problème…

A la fin des années 1990, on était très optimiste. Puis on s’est rendu compte que les revues électroniques n’arrangeaient absolument rien ! Au départ, quand les éditeurs ont testé le numérique, les versions électroniques étaient gratuites. Puis elles ont été vendues au même prix que le papier, avec 10% de remise. Ces modalités tarifaires n’ont cessé d’évoluer. Et à mesure qu’on basculait vers les versions électroniques et que le papier était abandonné, le prix n’a fait qu’augmenter.

Mais pendant que les éditeurs stabilisaient leur modèle, le Web se déployait. Et ce sont les physiciens, en tant que communauté de recherche structurée et internationale, qui ont montré avec l’archive ouverte arXiv, créée en 1992, que l’open access pouvait fonctionner.

Comment?

Les chercheurs ont mis  sur arXiv leurs publications avant même la parution dans les revues. Le tour de force de cette communauté, c’est d’avoir réussi à imposer l’existence d’arXiv aux éditeurs. Ces derniers ont été un peu inquiets au départ, puis ont compris l’avantage qu’ils pouvaient en retirer : il n’est pas rare qu’un chercheur mette en ligne une deuxième, voire une troisième version de son article, après avoir reçu des commentaires et suggestions des collègues. Pour les éditeurs c’est du pain béni : ils reçoivent en bout de chaîne un article amélioré. Et c’est comme ça que le mouvement des archives ouvertes a commencé, d’une certaine façon.

Au-delà de la libre diffusion des articles ou open access, on parle aujourd’hui d’open science, ou science ouverte. Quels sont les enjeux scientifiques ?

La science ouverte, c’est une science qui a les cartes en main pour se penser avec le maximum d’objectivité

Imaginons deux équipes qui travaillent plus ou moins sur les mêmes objets. Si elles ne savent pas ce à quoi elles sont arrivées l’une et l’autre, il est possible qu’elles fassent deux fois le même travail et donc possiblement deux fois les mêmes erreurs. Si elles savent ce que chacune fait, elles vont peut-être travailler ensemble pour aller plus loin, voire partager leurs données. Il y a là un enjeu scientifique, voire épistémologique, très fort. Quand on parle de la science collaborative, je pense d’abord à ça. D’ailleurs dans les enjeux de la diffusion, il y a un point dont on ne parle pas toujours: c’est la possibilité, évoquée par exemple par une revue comme PLoS One, de publier également les résultats négatifs !

De toute façon, la science n’est pas un milieu que l’on peut fermer. Même les sciences à forts enjeux économiques, comme la recherche pharmaceutique, s’ouvrent quand les résultats ont été rentabilisés. Si l’on ferme, on va droit dans le mur. L’enjeu de l’ouverture, c’est aussi l’enjeu d’une science qui se pense avec le maximum d’éléments d’objectivité et de rationalité.

 

La science, une industrie culturelle comme les autres

 

Des questions que l’on pense être très nouvelles (l’économie de la connaissance, l’économie de la réputation, les communs…) sont donc liées à l’histoire de la science depuis ses débuts ?

Ce qui s’est passé pour la science et la publication scientifique a été en effet fondateur. La période que l’on vit est une période de transition, propre à toutes les industries créatives: les médias, la musique, le cinéma, les jeux vidéo…

Et la publication scientifique est une industrie culturelle qui se reconfigure avec l’open science: la créativité est devenue une injonction, injonction dont se plaignent tous les chercheurs dans le monde (il faut tout le temps publier, écrire de nouveaux projets, chercher de l’argent). On n’a plus le droit de se poser pour réfléchir et essayer de nouvelles pistes ou même de se tromper. C’est pourtant le meilleur moyen de faire de la science.

En quoi vit-on une période de transition ?

La publication scientifique est une industrie culturelle

Nous avons d’abord vécu une transition de supports, quand les revues sont passées au numérique. Puis une transition introduite par Google, quand cette société a commencé à avoir son mot à dire dans la manière dont les contenus sont accessibles. Cela a provoqué une fragmentation : avant on ouvrait la revue et on la parcourait du début à la fin, aujourd’hui les contenus sont dispersés, on lit (et on paie !) article par article.

Et nous sommes actuellement dans une transition touchant aux cultures et aux valeurs de la science et de la publication de ses résultats. C’est sans doute la transition la plus importante. L’éthique et l’intégrité de la publication scientifique, la culture du métier de scientifique sont questionnées.  L’intensification de l’évaluation par la publication scientifique a intensifié la fraude, provoqué une inflation du nombre de revues… Quant à l’open access, il a remis en cause des pratiques de publication très anciennes et produit des effets indésirables, comme les revues prédatrices.

Que sont les revues prédatrices ?

Il faut d’abord comprendre que le modèle de publication complètement libre ne peut s’envisager que dans un monde numérique, ne serait-ce qu’à cause du coût du papier. On a donc actuellement deux modèles qui cohabitent.

Les éditeurs se sont dit: « On va taxer l’auteur, il aura toujours besoin de publier! »

D’un côté le green open access, un modèle fondé sur sur une archive en ligne (comme HAL en France où l’auteur archive lui-même son article). De l’autre côté, le gold open access : une revue numérique dont les quelques coûts sont supportés par une institution. Mais avec 30 000 revues à comité de lecture dans le monde, ce modèle n’est pas tenable : les institutions publiques n’ont pour l’instant ni les budgets ni les moyens humains suffisants pour prendre en charge cette masse.

Grâce à une magnifique pirouette, les éditeurs ont ainsi récupéré le gold open access. Ils se sont dit : puisqu’on est dans une économie de l’accès, que les bibliothèques n’auront pas indéfiniment des budgets qui augmentent, qu’on n’a plus le monopole de la diffusion … pourquoi ne pas taxer l’auteur? Il aura toujours besoin de publier ! Et c’est ainsi que le gold open access est devenu le gold « auteur-payeur ». C’est la mégarevue PloS One qui a, la première, démontré la viabilité du modèle gold auteur payeur. Elle a été indexée par le Web of Science au bout de deux ans seulement : une manière de valider ce nouveau modèle économique.

 

Des enjeux politiques et économiques majeurs

 

Ce modèle économique est-il accepté, répandu…?

Le gold auteur-payeur a été installé par les politiques de la recherche.  C’est le rapport remis en 2012 au gouvernement britannique par Dame Janet Fich qui l’a vraiment légitimé. Le rapport Finch a clairement désigné le gold auteur-payeur comme la voie la plus stratégique pour la diffusion open-acess de la science en Grande-Bretagne, parce qu’il maintenait le système de la revue là où les archives ouvertes dispersent les articles et risquaient de mettre à mal les quatre fonctionnalités historiques de la revue. Cela implique une bascule dans les budgets: on donne moins d’argent aux bibliothèques et davantage aux chercheurs pour qu’ils financent leurs coûts de publication.

Ces préconisations ont marqué un tournant au niveau européen. Six mois après la publication de ce rapport, les éditeurs avaient développé des centaines de revue en gold auteur-payeur. Devant le foisonnement, un des critères de qualité communément admis est le coût de publication, alors qu’il n’y a pas forcément de lien !

Certaines revues peuvent demander jusqu’à 6 000$ pour publier un article. Dès lors qu’une relation transactionnelle s’introduit entre un éditeur et un auteur, des acteurs (personnes) peuvent entrer dans la brèche, arguer d’une sélection ou évaluation là où il n’y en a pas ou très peu, et utiliser le prix comme critère de qualité. Ce sont ces comportements opportunistes qu’on qualifie de revues prédatrices.

L’Union Européenne met en place une politique encourageant l’open science: cela va-t-il dans le bon sens ?

Oui car cela dote la recherche d’infrastructures inédites. Mais à mon sens, l’open science telle que la conçoivent les politiques est aussi une science qui produit plus! L’open access et l’open science sont des questions éminemment politiques: nos économies sont un peu panne et l’innovation n’est pas un processus intarissable. Pour faire en sorte que l’innovation ne se tarisse pas, on démultiplie les pistes de recherche en créant des passerelles entre les disciplines. C’est ainsi par exemple que l’interdisciplinarité est devenue une valeur et un critère d’évaluation, en même temps qu’une réponse à l’hyperspécialisation de la science.

L’open science est une question éminemment politique

Ce que j’observe et ce que disent aussi les chercheurs, y compris les plus reconnus, c’est que parallèlement, et paradoxalement, les bailleurs de fonds de la science prennent de moins en moins de risques. Du coup, les chercheurs s’autocensurent en n’allant pas vers des thématiques un peu marginales, mais souvent source d’innovation. Ils choisissent plutôt ce qui est bien financé. On retrouve ici le même type de phénomène que dans le marché du disque ou de l’art.

Un autre point commun entre la publication scientifique  et les industries culturelles et créatives, c’est cette obligation faite à la science ou la création artistique de produire de l’utile. On veut de l’accélération, de la performance permanente: dans l’esprit de nos politiques, ouvrir la science rime avec booster la production scientifique et donc booster l’économie.

 

Pour aller plus loin

boltanski

Luc Boltanski et Laurent Thévenot – De la justification. Les économies de la grandeur

Gallimard, 1991 (496 pages)

 

 

price

 

Derek J. de Solla Price – Little science, Big science

Columbia University Pres, 1963 (301 pages)

 

 

Les labos
ELICO (EA 4147) est l’unité de recherche en sciences de l’information et de la communication du site de Lyon – Saint-Etienne. Les thématiques de recherche prioritaires de l’unité sont : – les médias: l’analyse des discours et des représentations, l’analyse des pratiques de production associées, – les bibliothèques numériques: usages, analyse et conception de dispositifs, analyse socio-économique. Les chantiers en cours sont les suivants : – Data, Big Data, Open Data – Cultures écrites, cultures numériques – Savoirs informationnels et scientifiques ; élaboration, circulation, appropriation

– l’URFIST de Lyon est un service inter-académique de formation et de recherche. Il organise notamment des formations pour accompagner l’appropriation et la maîtrise de l’information scientifique (IST) dans l’enseignement supérieur et la recherche.

Cléo Schweyer

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  • Très intéressant article.
    Une remarque (anecdotique) mais, pour une fois (?), ce sont les Français qui ont tiré les premiers :
    Le Journal des sçavans paraît en janvier 1665
    The Philosophical Transactions of the Royal Society, « quelques mois plus tard », en mars.
    Cordialement

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